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de ses images ou de ses idées, et de cette canse une autre première, et ainsi de suite, est enfin conduit à une fin ou à une supposition de quelque cause éternelle, qui, pour ce qu'elle n'a jamais commencé d'être, ne peut avoir de cause qui la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement qu'il y a un Étre éternel qui existe; et néanmoins il n'a point d'idée qu'il puisse dire être celle de cet Être éternel, mais il nomme ou appelle du nom de Dieu cette chose que sa foi ou sa raison lui persuade.

Maintenant, d'autant que de cette supposition, à savoir que nous avons en nous l'idée de Dieu, M. Descartes vient à la preuve de cette proposition : que Dieu (c'est-à-dire un Étre tout-puissant, très-sage, créateur de l'univers, etc.) existe, il a dû mieux expliquer cette idée de Dieu, et de là en conclure non-seulement son existence, mais aussi la création du monde.

RÉPONSE.

Par le nom d'idée, il veut seulement qu'on entende ici les images des choses matérielles dépeintes en la fantaisie corporelle; et cela étant supposé, il lui est aisé de montrer qu'on ne peut avoir aucune propre et véritable idée de Dieu ni d'un ange; mais j'ai souvent averti, et principalement en ce lieu-là même, que je prends le nom d'idée pour tout ce qui est conçu immédiatement par l'esprit, en sorte que, lorsque je veux et que je crains, parce que je conçois en même temps que je veux et que je crains, ce vouloir et cette crainte sont mis par moi au nombre des idées; et je me suis servi de ce mot, parce qu'il était déjà communément reçu par les philosophes pour signifier les formes des conceptions de l'entendement divini, encore que nous ne reconnaissions en Dieu aucune fantaisie ou imagination corporelle, et je n'en savais point de plus propre. Et je pense avoir assez expliqué l'idée de Dieu pour ceux qui veulent concevoir le sens que je donne à mes paroles; mais pour ceux qui s'attachent à les entendre autrement que je ne fais, je ne le pourrais jamais assez. Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du monde est tout à fait hors de propos; car j'ai prouvé que Dieu existe avant que d'examiner s'il y avait un monde crée par lui, et de cela seul que Dieu, c'est-à-dire un Étre souverainement puissant, existe, il suit que, s'il y a un monde, il doit avoir été créé par lui.

OBJECTION SIXIÈME.

Sur la troisième Méditation.

« Mais il y en a d'autres (à savoir d'autres pensées) qui con« tiennent de plus d'autres formes : par exemple, lorsque je « veux, que je crains, que j'affirme, que je nie, je conçois bien « à la vérité toujours quelque chose comme le sujet de l'action « de mon esprit, mais j'ajoute aussi quelque autre chose par

cette action à l'idée que j'ai de cette chose-là; et de ce genre « de pensées, les unes sont appelées volontés ou affections, et « les autres jugements. »

Lorsque quelqu'un veut ou craint, il a bien à la vérité l'image de la chose qu'il craint et de l'action qu'il veut; mais qu'est-ce que celui qui veut ou qui craint embrasse de plus par sa pensée, cela n'est pas ici expliqué. Et quoique, à le bien prendre, la crainte soit une pensée, je ne vois pas comment elle peut être autre que la pensée ou l'idée de la chose que l'on craint. Car qu'est-ce antre chose que la crainte d'un lion qui s'avance vers nous sinon l'idée de ce lion, et l'effet, qu'une telle idée engendre dans le cœur, par lequel celui qui craint est porté à ce mouvement animal que nous appelons fuite! Maintenant ce mouvement de fuite n'est pas une pensée; et partant il reste que dans la crainte il n'y a point d'autre pensée que celle qui consiste en la ressemblance de la chose que l'on craint : le même se peut dire aussi de la volonté.

De plus l'affirmation et la négation ne se font point sans parole et sans noms, d'où vient que les bêtes ne peuvent rien affirmer ni nier, non pas même par la pensée, et partant ne peuvent aussi faire aucun jugement; et néantnoins la pensée peut être semblable dans un homme et dans une bête. Car, quand nous affirmons qu'un homme court, nous n'avons point d'autre pensée que celle qu'a un chien qui voit courir son maitre, et partant l'asfirmation et la négation n'ajoutent rien aux simples pensées, si ce n'est peut-être la pensée que les noms dont l'affirmation est composée sont les noms de la chose même qui est en l'esprit de celui qui affirme ; et cela n'est rien autre chose que comprendre par la pensée la ressemblance de la chose, mais cette ressemblance deux fois.

RÉPONSE.

Il est de soi très-évident que c'est autre chose de voir un lion et ensemble de le craindre, que de le voir seulement; et tout de même que c'est autre chose de voir un homme qui court, que d'assurer qu'on le voit. Et je ne remarque rien ici qui ait besoin de réponse ou d'explication.

OBJECTION SEPTIÈME.

Sur la troisième Méditation.

« Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai ac« quis cette idée, car je ne l'ai point reçue par les sens; et ja« mais elle ne s'est offerte à moi contre mon attente, comme < font d'ordinaire les idées des choses sensibles, lorsque ces « choses se présentent aux organes extérieurs de mes sens, ou « qu'elles semblent s'y présenter. Elle n'est pas aussi une pure « production ou fiction de mon esprit, car il n'est pas en mon « pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose; et partant « il ne reste plus autre chose à dire, sinon que, comme l'idée « de moi-même, elle est née et produite avec moi dès lors que « j'ai été créé. »

S'il n'y a point d'idée de Dieu (or on ne prouve point qu'il y en ait), conime il semble qu'il n'y en a point, toute cetle recherche est inutile. De plus, l'idée de moi-même me vient, si on regarde le corps, principalement de la vue; si l'âme, nous n'en avons aucune idée : mais la raison nous fait conclure qu'il y a quelque chose de renfermé dans le corps humain qui lui donne le mouvement animal, qui fait qu'il sent et se meut; et cela, quoi que ce soit, sans aucune idée, nous l'appelons åme.

RÉPONSE.

S'il y a une idéc de Dieu (comme il est manifeste qu'il y en a une), toute cette objection est renversée ; et lorsqu'on ajoute que nous n'avons point d'idée de l'àme, mais qu'elle se conçoit par la raison, c'est de même que si on disait qu'on n'en a point d'image dépeinte en la fantaisie, mais qu'on en a néanmoins cette notion que jusqu'ici j'ai appelée du nom d'idée.

OBJECTION HUITIÈME.

Sur la troisième Méditation.

« Mais l'autre idée du soleil est prise des raisons de l'astro. « nomie, c'est-à-dire de certaines notions qui sont naturelle« ment en moi. »

Il semble qu'il ne puisse y avoir en même temps qu'une idée du soleil, soit qu'il soit vu par les yeux, soit qu'il soit conçu par le raisonnement être plusieurs fois plus grand qu'il ne paraît à la vue ; car cette dernière n'est pas l'idée du soleil, mais une conséquence de notre raisonnement, qui nous apprend que l'idée du soleil serait plusieurs fois plus grande s'il était regardé de beaucoup plus prés. Il est vrai qu'en divers temps il peut y avoir diverses idées du soleil, comme si en un temps il est regardé seulement avec les yeux, et en un autre avec une lunette d'approche; mais les raisons de l'astronomie ne rendent point l'idée du soleil plus grande ou plus petite, seulement elles nous enseignent que l'idée sensible du soleil est trompeuse.

RÉPONSE.

Je réponds derechef que ce qui est dit ici n'être point l'idée du soleil, et qui néanmoins est décrit, c'est cela même que j'appelle du nom d'idée. Et pendant que ce philosophe ne veut pas convenir avec moi de la signification des mots, il ne me peut rien objecter qui ne soit frivole.

OBJECTION NEUVIÈME.

Sur la troisième Méditation,

a Car, en effet, les idées qui me représentent des substances « sont sans doute quelque chose de plus et ont pour ainsi dire « plus de réalité objective que celles qui me représentent seua lement des modes ou accidents. Comme aussi celle par la« quelle je conçois un Dieu souverain, éternel, infini, tout-con« naissant, tout-puissant, et créateur universel de toutes choses « qui sont hors de lui, a aussi sans doute en soi plus de réalité a objective que celles par qui les substances finies me sont a représentées.

J'ai déjà plusieurs fois remarqué ci-devant que nous n'avons aucune idée de Dieu ni de l'âme; j'ajoute maintenant ni de la substance : car j'avoue bien que la substance, en tant qu'elle est une matière capable de recevoir divers accidents, et qui est sujette à leurs changements, est aperçue et prouvée par le raisonnement; mais néanmoins elle n'est point conçue, ou nous n'en avons aucune idée. Si cela est vrai, comment peut-on dire que les idées qui nous représentent des substances sont quelque chose de plus et ont plus de réalité objective que celles qui nous représentent des accidents ? De plus, il semble que M. Descartes n'ait pas assez considéré ce qu'il veut dire par ces mots, ont plus de réalité. La réalité reçoit-elle le plus ou le moins ? Ou, s'il pense qu'une chose soit plus chose qu'une autre, qu'il considère comment il est possible que cela puisse être rendu clair à l'esprit, et expliqué avec toute la clarté et l'évidence qui est requise à une démonstration, et avec laquelle il a plusieurs fois traité d'autres matières.

RÉPONSE.

J'ai plusieurs fois dit que j'appelais du nom d'idée cela même que la raison nous fait connaître, comme aussi toutes les autres choses que nous concevons, de quelque façon que nous les concevions. Et j'ai susfisamment expliqué comment la réalité reçoit le plus et le moins, en disant que la substance est quelque chose de plus que le mode et que, s'il y a des qualités réelles ou des substances incomplètes, elles sont aussi quelque chose de plus que les modes, mais quelque chose de moins que les substances complètes; et enfin que s'il y a une substanice infinie et indépendante, cette substance a plus d'être ou plus de réalité que la substance finie et dépendante : ce qui est de soi si manifeste qu'il n'est pas besoin d'apporter une plus ample explication.

OBJECTION DIXIÈME.

Sur la troisième Méditation,

a Partant il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle « il faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de

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