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Donc il les a toutes en soi formellement ou éminemment; et ainsi il est Dieu.

COROLLAIRE

Dieu a créé le ciel et la terre, et tout ce qui y est contenu; et outre cela il peut

faire toutes les choses que nous concevons clairement, en la manière que nous les concevons,

DÉMONSTRATION.

Toutes ces choses suivent clairement de la proposition précédente. Car nous y avons prouvé l'existence de Dieu , parce qu'il est nécessaire qu'il y ait un être qui existe dans lequel toutes les perfections dont il y a en nous quelque idée soient contenues formellement ou éminemment;

Or est-il que nous avons en nous l'idée d'une puissance si grande que, par celui-là seul en qui elle réside , non-seulement le ciel et la terre, etc., doivent avoir été créés, mais aussi toutes les autres choses que nous concevons comme possibles peuvent être produites :

Donc, en prouvant l'existence de Dieu, nous avons aussi prouvé de lui toutes ces choses,

PROPOSITION QUATRIEME.

L'esprit et le corps sont réellement distincts.

DÉMONSTRATION.

Tout ce que nous concevons clairement peut-être fait par Dieu en la manière que nous le concevons (par le corollaire précédent);

Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire une substance qui pense, sans le corps, c'est-à-dire sans une substance étendue (par la demande seconde); et d'autre part nous concevons aussi clairement le corps sans l'esprit, ainsi que chacun l'accorde facilement :

Donc, au moins, par la toute-puissance de Dieu, l'esprit peut être sans le corps, et le corps sans l'esprit.

Maintenant les substances qui peuvent être l'une sans l'au.

tre sont réellement distinctes (par la définition dixième) ;

Or est-il que l'esprit et le corps sont les substances (par les définitions cinquième, sixième et septième) qui peuvent être l'une sans l'autre, comme je le viens de prouver :

Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts.

Et il faut remarquer que je me suis ici servi de la toutepuissance de Dieu pour en tirer ma preuve ; non qu'il soit besoin de quelque puissance extraordinaire pour séparer l'esprit d'avec le corps , mais pour ce que n'ayant traité que de Dieu seul dans les propositions précédentes, je ne la pouvais tirer d'ailleurs que de lui. Et il importe fort peu par quelle puissance deux choses soient séparées pour connaître qu'elles sont réellement distinctes.

TROISIÈMES OBJECTIONS.

FAITES PAR M. HOBBES, CÉLÈBRE PHILOSOPHE ANGLAIS;

AVEC LES RÉPONSES DE L'AUTEUR.

ODJECTION PREMIÈRE

Sur la première Méditation.

DES CHOSES QUI PEUVENT ÊTRE RÉVOQUÉES EN DOUTE.

Il paraît assez , par ce qui a été dit dans cette Méditation, qu'il n'y a point de marque certaine et évidente par laquelle nous puissions reconnaître et distinguer nos songes d'avec la veille et d'avec une vraie perception des scns; et partant, que ces images ou ces fantômes que nous sentons étant éveillés, ne plus ne moins que ceux que nous apercevons étant endormis, ne sont point des accidents attachés à des objets extérieurs, et ne sont point des preuves suffisantes pour montrer que ces objets extérieurs existent véritablement. C'est pourquoi , si , sans nous aider d'aucun autre raisonnement, nous suivons seulement le témoignage de nos sens, nous aurons juste sujet de douter si quelque chose existe ou non. Nous reconnaissons donc la vérité de cette Méditation. Mais d'autant que Platon a parlé de cette incertitude des choses sensibles , et plusieurs autres auciens philosophes avant et après lui, et qu'il est aisé de remarquer la difficulté qu'il y a de discerner la veille du sommeil, j'eusse voulu que cet excellent auteur de nouvelles spéculations se fût abstenu de publier des choses si vieilles.

RÉPONSE.

Les raisons de douter qui sont ici reçues pour vraies par ce philosophe n'ont été proposées par moi que comme vraisemblables; et je m'en suis servi, non pour les débiter comme nouvelles, mais en partie pour préparer les esprits des lecteurs à considérer les choses intellectuelles, et les distinguer des corporelles, à quoi elles m'ont toujours semblé très-nécessaires; en partie pour y répondre dans les Méditations suivantes, et en partie aussi pour faire voir combien les vérités que je propose ensuite sont fermes et assurées, puisqu'elles ne peuvent être ébranlées par des doutes si généraux et si extraordinaires. Et ce n'a point été pour acquérir de la gloire que je les ai rapportées, mais je pense n'avoir pas été moins obligé de les expliquer qu'un médecin de décrire la maladie dont il a entrepris d'enseigner la cure.

OBJECTION DEUXIÈME.

Sur la seconde Méditation.

DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN

« Je suis une chose qui pense. » C'est fort bien dit; car de ce que je pense ou de ce que j'ai une idée, soit en veillant, soit en dormant, l'on insère que je suis pensant; car ces deux choses, je pense et je suis pensant, signifient la même chose. De ce que je suis pensant, il s'ensuit que je suis ; parce que ce qui peuse n'est pas un rien. Mais, où notre auteur ajoute « c'est-à-dire un esprit, une âme, un entendement, une raison, » de là naît un doute. Car ce raisonnement ne me semble pas bien déduit de dire : Je suis pensant, donc je suis une pensée ; ou bien : Je suis intelligent, donc je suis un entendement. Car de la même facon je pourrais dire : Je suis promenant, donc se suis une promenade.

M. Descartes donc prend la chose intelligente et l'intellection, qui en est l'acte, pour une même chose ; ou du moins il dit que c'est le même que la chose qui entend et l'entendement, qui est une puissance ou faculté d'une chose intelligente. Néanmoins tous les philosophes distinguent le sujet de ses facultés et de ses actes, c'est-à-dire de ses propriétés et de ses essences; car c'est autre chose que la chose même qui est, et autre chose que son essence; il se peut donc faire qu'une chose qui pense soit le sujet de l'esprit, de la raison ou de l'entendement, et partant que ce soit quelque chose de corporel, dont le contraire est pris ou avancé, et n'est pas prouvé. Et néanmoins c'est en cela que consiste le fondement de la conclusion qu'il semble que M. Descartes veuille établir.

Au même endroit il dit : « Je connais que j'existe, et je cher« che quel je suis, moi que je connais être. Or il est très-certain « que cette notion et connaissance de moi-même, ainsi précisé« ment prise, ne dépend point des choses dont l'existence ne « m'est pas encore connue. »

Il est très-certain que la connaissance de cette proposition: L'esciste, dépend de celle-ei: Je pense, comme il nous a fort bien enseigné ; mais d'où nous vient la connaissance de celle-ci: Je pense ? Certes, ce n'est point d'autre chose que de ce que nous ne pouvons concevoir aucun acte sans son sujet, comme la pensée sans une chose qui pense, la science sans une chose qui sache, et la promenade sans une chose qui se promène.

Et de là il semble suivre qu'une chose qui pense est quelque chose de corporel ; car les sujets de tous les actes semblent être seulement entendus sous une raison corporelle, ou sous une raison de matière, comme il a lui-même montré un peu après par l'exemple de la cire, laquelle, quoique sa couleur, sa dureté, sa figure et tous ses autres actes soient changés, est toujours conçue être la même chose, c'est-à-dire la même matière sujette à tous ces changements. Or ce n'est pas par une autre pensée que j'infère que je pense; car encore que quelqu'un puisse penser qu'il a pensé, laquelle pensée n'est rien autre chose qu'un

souvenir, néanmoins il est tout à fait impossible de penser qu'on pense, ni de savoir qu'on sait ; car ce serait une interrogation qui ne finirait jamais : D'où savez-vous que vous savez que vous savez que vous savez, etc.

Et partant, puisque la connaissance de cette proposition : l'ixiste, dépend de la connaissance de celle-ci : Je pense, et la connaissance de celle-ci de ce que nous ne pouvons séparer la pensée d'une matière qui pense, il semble qu'on doit plutôt inférer qu'une chose qui pense est matérielle qu'immatérielle.

RÉPONSE

Où j'ai dit : « c'est-à-dire un esprit, une âme, un entendement, une raison, » etc., je n'ai point entendu par ces noms les seules facultés, mais les choses douées de la faculté de penser, comme par les deux premiers on a coutume d'entendre, et assez souvent aussi par les deux derniers: ce que j'ai si souvent expliqué, et en termes si exprès, que je ne vois pas qu'il y ait eu iieu d'en douter.

Et il n'y a point ici de rapport ou de convenance entre la pro menade et la pensée, parce que la promenade n'est jamais prise autrement que pour l'action même; mais la pensée se prend quelquefois pour l'action, quelquefois pour la faculté, et quelquefois pour la chose en laquelle réside cette faculté.

Et je ne dis pas que l'intellection et la chose qui entend soient une même chose, non pas même la chose qui entend et l'entendement, si l'entendement est pris pour une faculté, mais seulement lorsqu'il est pris pour la chose même qui entend. Or j'avoue franchement que pour signifier une chose ou une substance, laquelle je voulais dépouiller de toutes les choses qui ne lui appartiennent point, je me suis servi de termos autant simples et abstraits que j'ai pu; comme au contraire ce philosophe, pour signifier la même substance, en emploie d'autres fort concrets et composés, à savoir, ceux de sujet, de matière et de corps, afin d'empêcher autant qu'il peut qu'on ne puisse séparer la pensée d'avec le corps. Et je ne crains pas que la façon dont il se sert, qui est de joindre ainsi plusieurs choses ensemble, soit trouvée plus propre pour parvenir à la connaissance de la vérité qu'est la mienne, par laquelle je distingue autant que je puis chaque chose. Mais ne nous arrêtons pas da

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