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une cause , et qu'il ne lui a pas été possible, avant qu'elle fût, de prévoir ce qu'elle pourrait être pour choisir ce qu'elle serait après. Il me souvient d'avoir autrefois entendu Suarez raisonner de la sorte : Toute limitation vient d'une cause ; car une chose est finie et limitée ou parce que la cause ne lui a pu donner rien de plus grand ni de plus parfait, ou parce qu'elle ne l'a pas voulu : si donc quelque chose est par soi et non par une cause, il est vrai de dire qu'elle est infinie et non limilée.

Pour moi, je n'acquiesce pas tout à fait à ce raisonnement ; car, qu'une chose soit par soi, tant qu'il vous plaira, c'est-àdire qu'elle ne soit point par autrui, que pourrez-vous dire si cette limitation vient de ses principes internes et constituants, c'est-à-dire de sa forme même et de son essence, laquelle néanmoins vous n'avez pas encore prouvé être infinie ? Certainement, si vous supposez que le chaud est chaud, il sera chaud par ses principes internes et constituants, et non pas froid, encore que vous imaginiez qu'il ne soit pas par autrui ce qu'il est. Je ne doute point que M. Descartes ne manque pas de raisons pour substituer à ce que les autres n'ont peut-être pas assez suffisamment expliqué ni déduit assez clairement.

Enfin, je conviens avec ce grand homme en ce qu'il établit pour règle générale que « les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. » Même je crois que tout ce que je pense est vrai, et il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à toutes les chimères et à tous les êtres de raison, car aucune puissance ne se peut détourner de son propre objet: si la volonté se ment, elle tend au bien; les sens mêmes ne se trompent point, car la vue voit ce qu'elle voit, l'oreille entend ce qu'elle entend : et si on voit de l'oripeau, on voit bien; mais on se trompe lorsqu'on détermine par son jugement que ce que l'on voit est de l'or. Et alors c'est qu'on ne conçoit pas bien, ou plutôt qu'on ne conçoit point; car, comme chaque faculté ne se trompe point vers son propre objet, si une fois l'entendement conçoit clairement et distinctement une chose, elle est vraic; de sorte que M. Descartes attribue avec beaucoup de raison toutes les erreurs au jugement et à la volonté.

Mais maintenant voyons si ce qu'il veut insérer de cette règle est véritable. « Je connais, dit-il, clairement et distinctement l'Etre infini ; donc c'est un être vrai et qui est quelque chose. »

Quelqu'un lui demandera: « Connaissez-vous clairement et distinctement l'Ėtre jrfini? Qué veut donc dire cette commune maxime, laquelle est reçue d'un chacun : L'infini, en tant qu'infini, est inconnu? Car si, lorsque je pense à un chiliogone, me représentant confusément quelque figure, je n'imagine ou ne connais pas distinctement ce chiliogone, parce que je ne me représente pas distinctement ses mille côtés, comment est-ce que je concevrai distinctement et non pas confusément l'Être infini, en tant qu'infini, vu que je ne puis voir clairement, et comme au doigt et à l'ail, les infinies perfections dont il est composé ?

El c'est peut-être ce qu'a voulu dire saint Thomas; car, ayant nić que cette propositinn: Dieu est, fût claire et connue sans prouve, il se fait à sol-même cette objection des paroles de saint Damascène: La connaissance que Dieu est, est naturellement enpreinte en l'esprit de tous les hommes : donc c'est une chose claire et qui n'a point besoin de preuve pour élre connue. A quoi il répond : Connaitre que Dieu est en général, et (comme il dit) sous quelque confusion, à savoir, en tant qu'il est la beatitude de l'homme, cela est naturellement imprimé en nous; mais ce n'est pas (dit-il) connaître simplement que Dieu est, tout ainsi que connaitre que quelqu'un vient ce n'est pas connaitre Pierre, encore que ce soit Pierre qui vienne, etc. Comme s'il voulait dire que Dieu est connu sous une raison commune ou de fin dernière, ou même de premier être et très-parfait, ou enfin sous la raisoni d'un être qui comprend et embrasse confusément et en général toutes choses, mais non pas sous la raison précise de son être, car ainsi il est infini et nous est inconnu. Je sais que M. Descartes répondra facilement à celui qui l'interrogera de la sorte; je crois néanmoins que les choses que j'allègue ici, seulement par forme d'entretien et d'exercice, feront qu'il se ressouviendra de ce que dit Boèce, qu'il y a certaines notions communes qui ne peuvent étre connues sans preuves que par les savants; de sorte qu'il ne se faut pas beaucoup étonner si ceux-là interrogent beaucoup qui désirent savoir plus que les autres, et s'ils s'arrêtent longtemps à considérer ce qu'ils savent avoir été dit et avancé, comme le premier et principal fondement de toute l'affaire, et que néanmoins ils ne peuvent entendre sans une longue recherche et une t:ès-grande attention d'esprit.

Mais demeurons d'accord de ce principe, et supposons que quelqu'un ait l'idée claire et distincte d'un Être souverain et

souverainement parfait: que prétendez-vous inférer de là? C'est à savoir que cet être infini existe, et cela si certainement, « que je dois être au moins aussi assuré de l'existence de Dieu que « je l'ai été jusques ici de la vérité des démonstrations mathé« matiques; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de « concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement par« fait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire auquel manque « quelque perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait « point de vallée. » C'est ici le næud de toute la question : qui cède à présent, il faut qu'il se confesse vaincu ; pour moi, qui ai affaire avec un puissant adversaire, il faut que j'esquive un peu, afin qu'ayant à être vaincu, je disfère au moins pour quelque temps ce que je ne puis éviter.

Et, premièrement, encore que nous n'agissions pas ici par autorité, mais seulement par raison, néanmoins, de peur qu'il ne semble que je me veuille opposer sans sujet à ce grand esprit, écoutez plutôt saint Thomas, qui se fait à soi-même cette objection : Aussitot qu'on a compris et entendu ce que signifie ce nom, Dieu, on sait que Dieu est; car, par ce nom, on entend une chose telle que rien de plus grand ne peut être conçu. Or, ce qui est dans lentendement et en effet est plus grand que ce qui est seulement dans lentendement ; c'est pourquoi, puisque, ce nom Dieu étant entendu, Dieu est dans l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est en effet. Lequel argument je rends ainsi en forme: Dien est ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être conçu; mais ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être conçu enferme l'existence : donc Dieu, par son nom ou par son concept, enferme l'existence; et partant il ne peut être ni être conçu sans existence. Maintenant dites-moi, je vous prie, n'est-ce pas là le même argument de M. Descartes ? Saint Thomas définit Dieu ainsi : ce qui est tel que rien de plus grand ne peut étre concu; M. Descartes l'appelle un étre souverainement parfait; certes, rien de plus grand que lui ne peut être conçu. Saint Thomas poursuit : ce qui est tel que rien de plus grand ne peut étre conçu enferme l'existence; autrement quelque chose de plus grand que lui pourrait étre conçu, à savoir, ce qui est conçu enfermer aussi l'existence. Mais M. Descartes ne semble-t-il pas se servir de la même mineure dans son argument : « Dieu est un Étre souverainement parfait; or a est-il que l'Être souverainement parfait enferme l'existence, « autrement il ne serait pas souverainement parfait. » Saint

Thomas infère : donc, puisque, ce nom Dieu étant compris et entendu, il est dans l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est en effet ; c'est-à-dire de ce que, dans le concept ou la notion essentielle d'un Etre tel, que rien de plus grand ne peut étre conçu, l'existence est comprise et enfermée, il s'ensuit que cet Etre existe. M. Descartes infère la même chose. « Mais, dit-il, de cela seul que je « ne puis concevoir Dieu sans existence, il s'ensuit que

l'exisa tence est inséparable de lui, et partant qu'il existe véritable« ment. » Que maintenant saint Thomas réponde à soi

même ct à M. Descartes. Posé, dit-il, que chacun entende que par ce nom Dieu il est signifié ce qui a été dit, à savoir, ce qui est tel que rien de plus grand ne peut étre conçu, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on entende que la chose qui est signifiée par ce nom soit dans la nature, mais seulement dans l'appréhension de l'entendement. Et on ne peut pas dire qu'elle soit en effet, si on ne demeure d'accord qu'il y a en effet quelque chose tel que rien de plus grand ne peut être conçu; ce que ceux-nient ouvertement qui disent qu'il n'y a point de Dieu. D'où je réponds aussi en peu de paroles : Encore que l'on demeure d'accord que l'Étre souverainement parfait par son propre nom emporte l'existence, néanmoins il ne s'ensuit pas que celte même existence soit dans la nature actuellement quelque chose, mais seulement qu'avec le concept ou la notion de l'Être souverainement parfait, celle de l'existence est inséparablement conjointe. D'où vous ne pouvez pas insérer que l'existence de Dieu soit actuellement quelque chose, si vous ne supposez que cet ètre souverainement parfait existe actuellement; car, pour lors, il contiendra actuellement toutes les perfections, et celle aussi d'une existence réelle.

Trouvez bon maintenant qu'après tant de fatigue je délasse un peu mon esprit. Ce composé, un lion existant, enferme essentiellement ces deux parties, à savoir', un lion et l'existence; car si vous ôtez l’une ou l'autre, ce ne sera plus le même composé. Maintenant Dicu u'a-t-il pas de toute éternité connu clairemenl ct distinctement ce composé ? Et l'idée de ce composé, en tant qne tel, n'enferme-t-elle pas essentiellement l'une et l'autre de ces parties? c'est-à-dire l'existence n'est-elle pas de l'essence de ce composé : un lion exisiunt ? Et néanmoins la distincte connaissance que Dieu en a eue de toute éternité ne fait pas nécessairement que l'une ou l'autre partie de ce corps soit, si on ne suppose que tout ce composé est actuellement;

car alors il enfermera et contiendra en soi toutes ses perfections cssentielles, et partant aussi l'existence actuelle. De même, encore que je connaisse clairement et distinctement l'Ètre souverain, et encore que l'Être souverainement parfait dans son concept essentiel enferme l'existence, néanmoins il ne s'ensuit pas que cette existence soit actuellement quelque chose, si vous ne supposez que cet Etre souverain existe ; car alors, avec toutes ses autres persections, il enfermera aussi actuellement celle de l'existence; et ainsi il faut prou ver d'ailleurs que

cet Être

SOUverainement parfait existe.

J'en dirai peu touchant l'essence de l'âme et sa distinction réelle d'avec le corps; car je confesse que ce grand esprit m'a déjà tellement fatigué qu'au delà je ne puis quasi plus rien. S'il y a une distinction entre l'âme et le corps, il semble la prouver de ce que ces deux choses peuvent être conçues distinctement et séparément l'une de l'autre. Et sur cela je mets ce savant homme aux prises avec Scot, qui dit qu'afin qu'une chose soit conçue distinctement et séparément d'une autre, il suffit qu'il y ait entre elles une distinction qu'il appelle formelle et objective, laquelle il met entre la distinction réelle et celle de raison; et c'est ainsi qu'il distingue la justice de Dieu d'avec sa miséricorde; car elles ont, dit-il, avant aucune opération de l'entendement, des raisons formelles différentes, en sorte que l'une n'est pas l'autre; et néanmoins ce serait une mauvaise conséquence de dire : La justice peut être conçue séparément d'avec la miséricorde, donc elle peut aussi exister séparément. Mais je ne vois pas que j'ai déjà passé les bornes d'une lettre.

Voilà, Messieurs, les choses que j'avais à dire touchant ce que vous m'avez proposé; c'est à vous maintenant d'en être les juges. Si vous prononcez en ma faveur, il ne sera pas malaisé d'obliger M. Descartes à ne me vouloir point de mal si je lui ai un peu contredit; que si vous êtes pour lui, je donne dès à présent les mains, et me confesse vaincu, et ce d'autant plus volontiers que je craindrais de l'être encore une autre fois. Adieu.

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