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NOTICE BIOGRAPHIQUE

SUR

DESCARTES.

Nous suivrons pour cette notice l'histoire de Baillet. Ce biographe, plein d'instruction et d'impartialité, a écrit quarante ans après la mort du philosophe : il n'en est donc pas assez voisin pour ressentir les passions contemporaines, ni assez éloigné pour avoir vu se tarir toutes les sources premières où l'historien doit puiser.

Pour les affaires domestiques de Descartes, il a consulté lui-même les neveux et la nièce de ce grand homme, le fils de Clerselier, le fils de Chanut, le fils du seigneur d'Étioles, qui ont été, comme on le verra, les principaux amis et familiers de notre philosophe. Il a écrit partout où il pouvait recueillir quelques renseignemens.

Il a eu communication des mémoires manuscrits de Clerselier père; il a recouvré des lettres de Leroy à Descartes, de Descartes à Picot, à Clerselier, à Tobie d'André, et quelques-unes de la princesse Élisabeth, ainsi que de M. de Terlon, ambassadeur de France en Suède.

Enfin il a tenu entre les mains les minutes sur lesquelles Clerselier a fait sa publication des lettres, et il a vu de plus que Clerselier les expéditions adressées au père Mersenne, expéditions dont Roberval s'était emparé à la mort de ce père, et dont il avait refusé toute communication. Après la mort de Roberval, ces expéditions passèrent entre les mains de Lahire comme lui professeur de mathématiques au College-Royal. Lahire en fit présent à l'Académie des Sciences, et celle-ci en laissa prendre connaissance à l'auteur de la Vie de Descartes. Nous pouvons donc marcher

en sûreté sur les pas d'un guide aussi fidèle. Nous avons d'ailleurs compulsé avec soin toute la correspondance familière de Descartes, tous les témoignages de ses contemporains, et nous avons confronté, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, les assertions de Baillet sur ces titres originaux.

Descartes était d'une des plus anciennes maisons de la Touraine. Elle faisait partie, comme on disait alors, de la noblesse d'épée. Le nom de cette famille s'écrivait autrefois Des Quartes, et dans un titre latin du XIVe siècle De Quartis. Le grand-père de notre auteur se jeta dans Poitiers en 1569, avec le comte du Ludde, pour en soutenir le siége contre les réformés; mais son père préféra la robe à l'épée, et fut nommé conseiller au parlement de Bretagne en 1586. Il eut d'une première femme un fils qui devint comme lui conseiller au parlement de Bretagne, une fille qui se maria depuis au seigneur du Crevis, et notre philosophe, qui fut appelé à sa naissance René Descartes (l'ortographe du nom de famille avait alors changé), seigneur du Perron, titre pris d'une petite seigneurie en Poitou, qui appartenait à la famille, et qui fut donnée plus tard en propre à René, lors du partage de la succession de sa mère. René naquit le 31 mars 1596, à La Haye, en Touraine , entre Tours et Poitiers. Sa mère mourut peu de jours après lui avoir donné la vie ; elle lui transmit une constitution frêle et délicate : il fut condamné à mourir jeune, et jusqu'à l'âge de vingt ans la pâleur de son teint et les secousses d'une toux sèche et fréquente firent croire qu'il ne se soustrairait pas pour long-temps à cet arrêt.

La vie de notre philosophe ne fut pas mêlée aux événemens publics ; d'un autre côté, les lumières sur son histoire privée ne sont pas fort abondantes : nous ne pourrons pas pénétrer bien avant dans cette vie d'intérieur, dont les dé tajls établissent une sorte de familiarité entre nous et un grand homme. L'histoire de Descartes est celle d'une pensée dont tous les mouvemens excitent l'attention de ses contemporains, qui est admirée et presque adorée par les uns, repoussée et maudite par les autres; qui se défend et

lutte avec énergie contre les esprits stationnaires ou rétrogrades; et à peine trouverons-nous que cette pensée soit attachée à un corps et accompagnée de ces sentimens qui font que l'homme n'est pas seulement un être qui pense, mais un être qui jouit et qui souffre, qui espère et qui aime.

Nous savons cependant que dans son très bas âge René fit amitié avec une petite fille aussi jeune que lui, et dont les yeux n'avaient pas un mouvement tout-à-fait parallèle. De cette liaison enfantine il garda pendant très long-temps, sans en savoir la cause, une prévention favorable pour toutes les femmes déparées du même défaut. Ce ne fut que très tard qu'il se demanda compte de ce goût sing

de ce goût singulier, qu'il en retrouva l'origine dans la nuit de ses souvenirs d'enfance, et que par cette explication il le fit pour toujours évanouir. C'eût été peut-être pour un autre une raison de s'y attacher encore davantage.

Mais dès cet âge, à huit ans, René était plus encore un penseur que l'ami de sa petite amie : il interrogeait continuellement son père sur les effets et les causes, et celui-ci le nommait déjà son petit philosophe.

Son père l'envoya donc à huit ans (en 1604) au nouveau collége des jésuites, établi tout récemment à La Flèche, pour la noblesse française, dans un palais de Henri IV, et doté par ce prince d'un revenu de onze mille écus d'or. Le roi y avait fondé, indépendamment de l'enseignement ordinaire des colléges, quatre chaires de jurisprudence, quatre de médecine et deux d'anatomie ou de chirurgie. René s'y distingua par de brillans succès pendant tout le cours de ses études; il montra beaucoup de goût pour la poésie, et lorsqu'à la mort d'Henri IV le coeur de ce prince fut porté à la maison de La Flèche, et reçu par un cortège de douze cents écoliers du collége et vingt-quatre gentilshommes pensionnaires, dont René faisait partie, il contribua aux épitaphes et aux devises en vers qui furent écrites sur les tentures dont la maison était décorée. Il parcourut, comme il le dit luimême 1, tous les livres qui traitent des sciences les plus

Voyez Discours de la Méthode, première partie.

1

curieuses et les plus rares. Il ne fut pas un auditeur purement passif au cours de philosophie, et il donnait souvent de l'exercice à son régent. Voici quelle était sa manière d'argumenter : il s'attachait d'abord à la définition de tous les mots de la question, faisait expliquer le sens des principes reçus dans l'école, proposait ensuite certaines vérités, et, quand on en était denieuré d'accord avec lui, il présentait son argument, dont il était alors très difficile de se débarrasser. Le père Charlet, directeur du collège, et le père Dinet, préfet des études, goûtaient beaucoup cette méthode, mais le régent de philosophie n'en était pas aussi satisfait. Les mathématiques dédommagèrent Descartes des obscurités et des incertitudes qu'il avait trouvées dans la philosophie. Dès le college il perfectionna l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes.

Il jouissait de beaucoup de faveur auprès de ses maîtres, qui le dispensaient de la discipline à cause de sa faible santé, et lui permettaient de rester au lit long-temps après le lever de ses camarades. Il conserva toute sa vie l'habitude d'un long sommeil; il ne forçait jamais son réveil; et lorsqu'il se sentait l'esprit entièrement dégagé du besoin de dormir, il restait au lit pour méditer, et se levait à mi-corps de temps en temps pour écrire ses pensées.

Indépendamment du père Charlet et du père Dinet, que Descartes connut au collège de La Flèche, et avec lesquels il resta en correspondance toute sa vie , il fit encore connaissance dans cette maison avec Mersenne, qui entra depuis dans l'ordre des Minimes, et qui était venu terminer ses études à La Flèche au moment où Descartes y coinmençait les siennes. Mersenne avait près de huit ans de plus que son petit carnarade; il quitta le collége lorsque celui-ci n'était encore qu'un enfant, et cependant lorsque, neuf ans après, il retrouva Descartes à Paris, et qu'il vit germer peu à peu le génie philosophique de ce jeune homme, il en devint le sectateur, ou, pour mieux dire , l'admirateur passionné : et ceci est remarquable, car nous avons peine à reconnaître de grands hommes dans ceux que nous avons vus enfans et ignorans. Pour que notre admiration s'attache à un homme,

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il faut ordinairement qu'il se présente à nous tout formé et entouré d'abord du prestige de l'inconnu.

Descartes quitta le collége à seize ans (en 1612), n'étant pas fâché d'avoir fait ses deux années de philosophie, malgré le peu d'évidence qu'il y avait rencontré, mais regardant cette étude comme une préparation « nécessaire « avant d'entreprendre d'élever son esprit au-dessus de la

pédanterie, et de se faire savant de la bonne sorte'. » Il ne pensait pas que l'étude des lettres lui eût été d'un grand secours pour la formation de son intelligence : il a dit depuis que, sans avoir passé par le collége, il eût fait les mêmes découvertes philosophiques, et que seulement il les eût toutes écrites en français, au lieu d'en écrire une partie en latin. Il se sentait beaucoup de dispositions pour les arts mécaniques, et aurait parfaitement réussi, dit-il lui-niême 2, s'il eût été de condition à se faire artisan. Ainsi Descartes était une de ces rares organisations qui font face sur tous les points et donnent tout ce qu'on leur demande : quelque carrière qu'il eût choisie , il s'y serait signalé.

Il passa la première année de sa sortie du collége à Rennes, dans sa famille. Son père s'était remarié, et lui avait donné un nouveau frère et une nouvelle soeur. Il employa son temps, comine un jeune gentilhomme, à monter à cheval et à faire des armes. Mais le philosophe, qui s'était déjà montré sous la figure imberbe de l'enfant, perça encore sous le duvet du jeune homme: il ne put, comme les autres, mouvoir son bras sans se rendre compte mouvement, et il composa un Traité de l'escrime.

L'année suivante, il fut envoyé à Paris avec un valet-dechambre : son père voulait lui faire voir le monde, avant de l'engager dans la carrière des armes qu'il lui destinait. Notre gentilhomme se livra dans la capitale aux plaisirs de son âge, mais sans excès ni désordre. Il se lia particulièrement avec le jeune Mydorge, fils d'un conseiller au parlement, et reveu du président Chrétien de Lamoignon; ce jeune homme était dès lors renommé pour ses counaissances 1 Voyez Discours de la Méthode, première partie.

Voyez ibid.

du

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