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AVANT-PROPOS.

La mort du prince de Condé, à Sidney en Australie (24 mai 1866), venait de jeter le duc et la duchesse d'Aumale dans une profonde affliction : ils avaient perdu leur fils aîné, un homme de grande valeur, qui donnait les plus belles et les plus légitimes espérances. Il ne leur restait plus qu'un enfant, âgé de douze ans (1), et dont la santé leur inspirait quelques inquiétudes. Leurs Altesses Royales me firent l'honneur de m'appeler auprès d'elles pour les aider à élever le duc de Guise. Alors le duc d'Aumale écrivait l'histoire des premiers Condé ; il avait réuni pour faire ce travail une magnifique collection de livres et de manuscrits dans sa bibliothèque à Twickenham en Angleterre. C'est là, chez l'héritier et l'historien des Condé, qu'en m'occupant de l'éducation du duc de Guise, j'ai trouvé de curieux documents sur la vie de la Bruyère, et conçu le plan du livre que je publie aujourd'hui. Il m'est doux de témoigner ici les obligations que j'ai au duc d'Aumale pour la confiance et l'amitié dont il m'a honoré dans cette circonstance; mais je veux rendre aussi à celui de ses fils auquel j'étais attaché l'hommage que je crois lui devoir.

(1) Né le 5 janvier 1854, á Twickenham (Angleterre). LA BRUYÈRE.

- T. I.

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Un esprit judicieux, fin, pénétrant, avec une aptitude remarquable à l'étude des sciences; un caur généreux, plein d'ardeur pour les nobles ambitions; une âme pieuse et douce, voilà le duc de Guise. De pénibles épreuves accablèrent sa frêle jeunesse : je n'en veux citer qu'une, la mort de sa mère dont il ne se consola jamais. La duchesse d'Aumale avait (1) « cette vraie grandeur de caractère qui inspire le respect et la confiance, et fait

que les princes nous paraissent grands, et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits. » Je vois encore Son Altesse Royale sur son lit de mort, entourée de ses parents en larmes, et de quelques serviteurs qui ne l'avaient point quittée pendant sa maladie : elle promenait lentement ses regards autour d'elle, et faisait ainsi ses adieux. Quand elle arrêta ses yeux sur son fils, il y avait quelque chose de si doux et de si triste dans leur expression, que tous les témoins en furent frappés. Plusieurs ont cru qu'elle prévoyait le sort qui attendait son dernier enfant. Un jour, dans nos entretiens les plus intimes, j'ai demandé au jeune prince ce que sa mère lui avait dit alors : il m'a répondu qu'autant qu'il avait pu deviner ce langage muet, il avait cru que sa mère lui parlait de son frère aîné, le prince de Condé; qu'elle répétait ce qu'elle lui avait dit souvent (2), que Condé avait vécu comme un saint, qu'il était maintenant bienheureux, et qu'elle demandait à Dieu d'aller le rejoindre. Cela se passait à Twickenham, 6 décembre 1869.

On était à la veille des grands événements politiques qui ont bouleversé la France et changé la face de l'Europe. Le duc de Guise aimait la France sans l'avoir jamais vue : il brûlait du

(1) La Bruyère, ch. ii, ou Du mérite personnel, n° 42. Nous indiquons les chapitres de la Bruyère non par leur titre, mais par leur chiffre, dans tout le reste de l'ouvrage.

(2) Notice sur la duchesse d'Aumale , par M. Cuvillier-Fleury, p. 38. Paris, chez Techener, 1870.

désir de la connaître, et ne pouvait supporter qu'on lui interdît d'aller dans son pays. Combien de fois l'ai-je entendu protester contre ces lois iniques qui l'avaient condamné à l'exil avant qu'il fût né! Combien de fois a-t-il fallu lui décrire cette terre sur laquelle il ne pouvait mettre le pied! Combien de fois sur la côte anglaise, une lunette à la main, chercha-t-il la France dans les brumes de l'horizon!Quelle joie quand il l'avait trouvée et quand il pouvait en discerner certaines parties dans le lointain! Puis il se plaignait de l'insuffisance des meilleures cartes pour nous donner une idée juste des pays qu'on n'a point parcourus; et il écoutait avec une attention soutenue tout ce qu'il pouvait entendre dire autour de lui de notre patrie, de sa configuration physique, de ses villes et villages, de son histoire, de son état moral et politique, de sa gloire militaire et de ses affreux revers, de nos grandeurs et de nos misères. Pendant l'hiver terrible de 1870-1871, rien ne pouvait dissiper la profonde tristesse du jeune prince. Il ne comprenait pas que l'on voulât empêcher son père, ses oncles, ses cousins, tous les vaillants princes de sa famille, de servir dans l'armée française quand la patrie était en danger : c'était renouveler les lois de proscription de la manière la plus dure qu'il pût imaginer. Je l'ai surpris pleurant amèrement parce qu'on ne lui permettait pas d'aller, comme son cousin le duc de Chartres, défendre la France dont il était proscrit. Enfin, ces odieuses lois d'exil ayant été abrogées, il put voir la France. Il trouva le sol français envahi par les armées allemandes, et la ville de Paris encore fumante des ravages de la guerre civile. Je n'essaierai pas de dire son émotion à ce triste spectacle : il n'en aima notre patrie qu'avec plus d'ardeur, et il n'eut plus qu'une ambition, qu'une pensée, mériter par son travail l'honneur de servir à côté de son père dans l'armée française.

Élève du lycée Condorcet, il se préparait à entrer à l'École polytechnique, et déjà les meilleurs juges lui prédisaient le succès, lorsqu'il tomba malade, et fut (25 juillet 1872) enlevé par la mort à la tendresse de son père, à l'affection de sa famille, à l'estime de ses camarades, à son pays qu'il aimait tant, et auquel il n'avait pas même pu se montrer. Tout le monde a compris la douleur du père qui n'a plus d'enfant; le père seul a compris la mienne. Quand nous sortîmes de la chambre mortuaire, il me dit en s'appuyant sur mon bras : « Il était aussi votre fils! » Jamais on n'a mieux exprimé l'affection d'un précepteur pour son élève.

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