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SILVESTRE DE SACY

(1801)

M. Samuel-Ustazade-Silvestre DE SACY, fils du baron Silvestre de Sacy, linguiste de premier ordre, est né à Paris. Après de brillantes études, il se fit recevoir avocat; mais, comme tant d'autres, il abandonna bientôt le barreau pour les lettres. Entré au Journal des Débats en 1828, il en fut pen, dant vingt ans le principal rédacteur politique, et devint un des hommes les plus considérés de la presse parisienne. C'est pour avoir toujours montré l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère, qu'en 1854, il fut élu membre de l'Académie française, sans avoir publié aucun livre.

M. de Sacy s'est délassé de temps en temps des luttes politiques en écrivant quelques articles de critique littéraire, qui ont été réunis depuis peu en deux volumes, sous le titre de Variétés littéraires, morales et historiques. L'auteur n'appartient à aucune des écoles de critique contemporaine; il ne professe . aucun système. Passionné pour le beau, le vrai et le bon, il préfère à tout les anciens et les écrivains du xvII° siècle, qu'il rappelle par la pureté de son style. Un livre lui plaît ou lui déplaît, dit-il, selon qu'il s'approche ou qu'il s'éloigne des vieux modèles qu'il adore avec ferveur. On a dit de lui qu'il met de l'onction dans la critique : c'est un trait qui peint l'écrivain et fait deviner l'homme,

Nous devons à M. de Sacy une Bibliothèque spirituelle en dixsept volumes, où il a réuni ce qu'on a écrit de plus sensé et de plus aimable en fait de dévotion; il y a la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, par le chancelier de Marillac, l'Introduction à la Vie dévote, par saint François de Sales, les Lettres spirituelles de Fénelon, des Extraits de Nicole, des Sermons choisis et les Lettres de piété de Bossuet.

Pourquoi, dans l'éloquence des avocats , I'audience finie , tout s'éteint

Est-ce la faute des affaires? je ne le crois pas. Il y a d'admirables plaidoyers dans les œuvres de Cicéron, et

encore aujourd'hui on ne les lit pas sans une émotion profonde. C'est donc la faute des avocals ? Mais que leur manque-t-il quand on les entend ? Pourquoi ce qui a fait pleurer, ce qui a fait frémir les auditeurs les plus indisférents et le juge lui-même, ne ferait-il pas pleurer et frémir la postérité la plus lointaine ? La postérité! hélas! les contemporains ne sont que trop souvent témoins de ces refroidissements subits qui mettent une si prodigieuse différence entre le jugement de l'auditeur et celui du lecteur. Est-ce que le cæyr humain n'est pas toujours et partout le même ? Est-ce qu'on ne tire pas de ce cæur, qui ne change jamais, ce qui le touche ? Et comment dès lors ce qui l'a touché une fois ne le touche-t-il pas éternellement ? L'action, je le sais, est une grande partie de l'orateur, et l'aclion c'est le geste, c'est la voix, c'est le visage, mobile et vivant tableau des affections de l'âme; c'est, en un mot, tout ce qui passe, et qu'aucun art ne saurait fixer et rendre. Où est le geste si noble de Massillon, la majestueuse. figure de Bossuet? Où est l'action entraînante de Cicéron et de Démosthène ? Nos avocats, que je sache, ne sont donc pas plus malheureux de ce côté-là qu'aucun de ceux qui ont jamais parlé en public, et dont l'éloquence a survécu ; ils subissent la condition commune. Est-ce à quelques incorrections inévitables de langage, aux lenteurs, aux détours, à la surabondance de l'improvisation, qu'il faut attribuer la mort, souvent trop rapide, des æuvres les plus éclatantes du palais ? Un avocat ne publie pas ses plaidoyers sans les revoir. La plume retranche ce que la parole toute vive a laissé échapper d'incorrect; et là où est l'éloquence, la vraie, l'immortelle éloquence, ne croyez pas qu'une phrase peu harmonieuse ou un mot barbare soit capable de l'étouffer! Elle soulève une enveloppe, même grossière ; elle brille de sa propre lumière; elle perce jusqu'aux nuages d'une parole confuse. Est-il possible d'ailleurs d'aller à l'âme

de ses auditeurs, dans l'improvisation la plus négligée, sans trouver le tour qui exprime le mieux la chose même? L'émotion n'est-elle pas créatrice du langage, et ne produit-elle pas le mot en même temps que l'idée? , Je sais qu'on reproche en général aux avocats de ne savoir pas écrire, s'ils savent parler, et d'être plus propres aux effets fugitifs de l'audience qu'aux effets durables du style. Ceci demande encore une explication. Qu'est-ce que savoir écrire ? Qu'est-ce que le style ? Par quel secret les grands orateurs et les grands écrivains ont-ils réussi à intéresser éternellement les hommes à des causes que le changement des mœurs, des idées, des lois devrait, ce semble, nous rendre parfaitement étrangères? Si je ne me trompe, ce qui manque surtout à l'éloquence du palais, et peut-être trop souvent aussi à l'éloquence de notre tribune politique, c'est la philosophie, cette philosophie qui sonde profondément le cœur humain, et qui, par la connaissance qu'elle acquiert de ses ressorts fondamentaux, sait ramener l'accident au principe, l'infinie variété des faits à un petit nombre de types impérissables, le passager à l'immortel ! On peut éblouir son temps sans cette philosophie; on peut être l'homme du jour; on n'est pas sans elle un grand orateur et un grand écrivain pour la postérité. On a le costume du talent, on n'en a pas le corps; on jouit de la mode, on périt avec elle. Donnez-moi dix lignes d'un orateur ou d'un écrivain vraiment philosophe; ces dix lignes le soutiendront sur le courant des âges; elles placeront leur auteur au nombre de ces grands esprits qui représentent non un temps, non un peuple, mais l'humanité même. Il sera l'égal de ceux qui ont si peu d'égaux. Ces fortes études philosophiques, les fait-on au palais ? Non, et d'autant moins que les études même de jurisprudence ont baissé. On déploie au palais d'immenses ressources de talent et d'esprit; mais, au lieu de réduire la cause à l'art, on su

bordonne l'art à la cause; on plaide chaque affaire selon le bonheur de l'inspiration et du moment, ou plutôt selon sa commodité et ses habitudes, et non selon des principes généraux, fruit de longues méditations; on gagne son procès, cela suffit. Au surplus, la chaire, la chaire chrétienne elle-même aujourd'hui ne veut-elle pas, avant tout, se mettre à la mode ? Soit; mais la mode passe, et l'orateur aussi.

(Variétés littéraires, morales et historiques, t. 18, p. 234-237.)

FIN

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