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cante; rien de changé, ni dans ce qui m'environnait, ni dans mes dispositions, si ce n'est que j'avais bien plus i l'amour que la veille pour cette mer; -et cependant son sein s'était ému; elle roulait de pelites vagues capricieuses qui venaient assiéger les flancs de la barque; Ele était pleine de brisants qui me donnaient l'illusion des brisants de l'Océan. Elle nous balançait avec la grâce (l'une mère qui berce son enfant, et ce roulis, trop faible jour soulever le cour, l'endormait comme une boisson assoupissante. Je sentais tout mon corps s'abandonner à ces mouvements et flotter comme les vagues. Le batelier, les bras pendants sur ses rames immobiles, prit sa pipe d'écume de mer et me demanda, par un signe expressif, si l'odeur du tabac m’incommodait. Sur ma réponse, cu plutôt sur mon signe négatif, il se mit à fumer sa pipe, et nous allions tous deux sur l'eau, sans rames, sans gouvernail, ivres chacun d'une ivresse de notre goût, lui des fumées de sa pipe, moi du doux roulis de la barque. Quelles délices que d'aller ainsi, et sur une telle mer! Les caresses du grand Océan sont celles d'un homme; les caresses de la Méditerranée sont celles d'une femme. Son petit flot argentin ne gronde pas, il murmure; il ne fouille pas les cailloux du rivage et ne les remue pas avec un bruit de râle, il glisse dessus et les polit.

La dernière fois que je vis la Méditerranée, quelque chose avait changé. C'était d'abord moi, qui venais lui faire une visite d'adieu, et que la nécessité, sous la forme aimable d'une lettre venue du pays et de la famille, avertissait de songer au départ. C'était ensuite le vent, qui soufflait avec une certaine force et avait semé le ciel de nuages blancs, roses et allongés comme la laine blanche sous le peigne, ou comme une neige fraichement balayće. Du reste, nul trouble apparent dans l'air, et puis toujours ce beau soleil qui, depuis trois mois, n'avait pas

fait faute un seul jour à la Provence. Oh! alors ce n'était plus un lac ni une mer aux caresses de femme: un souffle de vent avait renversé tout l'édifice de mes premières comparaisons, image fidèle de ce qui advient de bien des poésies vraies. Ce souffle, qui courbait à peine les grands roseaux du rivage, avait suffi pour donner un aspect formidable à celle mer. J'avais devant moi un magnifique spectacle. Des voiles blanches venaient de tous les points de l'horizon; quelques-unes vues tout entières, d'autres vues de moitié, d'autres apparaissant à l'horizon comme des points blancs ou comme de petits nuages påles, montant d'un ciel dans un autre. J'étais debout sur un rocher miné par l'eau et dont la crête s'avance de plusieurs pieds dans la mer. Le bruit de la vague qui s'engouffrait sous celte roche, et qui la ronge incessamment, était plein de grandeur. Il n'y a que la Bible qui ait dit une grande et incomparable chose sur la mer; c'est ceci : Tu n'iras pas plus loin. Rien ne donne mieux ni plus complétement la double idée de force et d'impuissance. Ces flots infatigables, qui reviennent sans cesse battre le rivage, et qui, sans cesse refoulés, sans cesse reviennent à la charge avec des efforts inégaux, comme s'ils se lassaient quelquefois ; qui, à vingt pas de la rive, vous briseraient comme un verre, et qui se brisent eux-mêmes en écume à vos pieds, si vous n'allez pas vous-même plus loin qu'il ne vous est permis, tout cela n'a été bien exprimé que par la Bible, dans ce mot : Tu n'iras pas plus loin !... On ne dit une telle chose qu'à un être fort, plus fort que tout dans la limite qui lui a été tracée; on ne dit une telle chose qu'à la foudre, au torrent, à la mer; et on ne le dit que quand on est Dieu!

Que de voix confuses et lointaines dans le bruit qui vient de la Méditerranée! Que de civilisations ont sillonné cette mer! Que de pavillons y ont échangé des signaux! Que d'événements s'y sont dénoués! Que d'histoires s'y

sont abimées! C'est par ce chemin que nous est venue la pensée.

L'Océan n'a point de passé : le passé de la Méditerranée commence avec la première nation qui a pu en recueillir les annales. L'Océan n'a guère eu jusqu'ici que le triste honneur d'écraser de temps en temps, dans quelque coin du monde, contre un rocher inconnu, quelque vaisseau aventureux ou quelque pirogue de sauvage, perdue dans les brumes australes. La Méditerranée a dévoré des générations et des empires; elle a fourni des champs de bataille à toutes les nations du monde et des tombeaux à tous les vaincus; elle a aidé toutes les civilisations rivales à s'entre-détruire, et souvent elle a vidé d'elle-même la querelle, en faisant passer son flot sur les combatlants. Toutes les poésies ont pris naissance sur ses rivages et ont glissé sur son onde caressante; elle les a portées d'un ays à l'autre, et les a déposées sur toutes les rives où il a plu à Dieu qu'elles en fissent germer et fleurir d'autres. C'est là que la Bible a puisé pour remplir ses cataracles; c'est là qu’Homère a fait crever les nuées de Jupiter et descendre ses pluies; c'est là qu'il a montré l'homme luttant contre les dieux.

Mais, en revanche, il y a dans le grand Océan l'inconnu, l'infini, des plages où l'homme n'a pas encore passé, où jamais peut-être il ne passera, à la différence de la Méditerranée, qui n'a pas dans son sein la place d'une barque où l'homme n'ait tracé un sillon; et c'est cet inconnu qui fait le charme de l'Océan. Qui sait, d'ailleurs, si l'histoire ne franchira pas quelque jour les colonnes d'Hercule, pour se fixer, avec de nouvelles proportions dignes de son nouveau théâtre, sur les plages de l'Océan ? N'y a-l-il pas un rapport mystérieux et nécessaire entre l'infini et l'avenir ?

Et puis, l'Océan lc flux et le reflux ; c'est un être qui vit, qui respire, qui se meut toujours dans son repos,

comme toute créature organisée; qui a de magnifiques calmes et d'épouvantables colères, sans que son mouvement régulier, saps que sa respiration en soit suspendus. C'est cette vie si puissante et si majestueuse, c'est ce battement si régulier du ceur du siand être qui vous fait passer sur ses rivages d'enivrantes heures. Je comprendrais qu'à la vue de l'Océan un esprit qui ne serait pas encore prêt pour Dieu fût tenté de panthéisme; car l'Océan n'est-il pas l'âme du monde, lui qui borde toutes les contrées où il y a des hommes, lui qui est tout à la fois la ceinture et le noyau du globe terrestre ? Et si vous songez que ce grand étre, qui dort sur un de ses rivages, laissant les enfants s'y jouer sans crainte dans ses flots et nager au-devant de ses marées, sur un autre est soulevé tout entier par des tempêtes qui font que les hommes s'enferment dans leurs maisons et prient Dieu pour ceux qui. sont en mer; que l'Océan reçoit dans son sein tous les cieux; qu'il réfléchit le même jour les beaux soleils de la Méditerranée et les soleils mourants du pôle; qu'il est tout à la fois illuminé par les astres de la nuit et rempli par l'astre du jour ; qu'il voit, dans le même moment, tous les crépuscules qui meurent et toutes les aurores qui naissent, tous les soirs pâlissants et tous les joyeux matins ; qu'il n'est donné à aucun nuage de traverser toute son immensité, ni à aucun oiseau de s'éloigner de ses rives; si vous songez à toutes ces choses, l'Océan vous fera peut-être oublier la Méditerranée, mais la Méditerranée ne peut vous faire oublier l'Océan.

(Souvenirs de voyages.)

SILVESTRE DE SACY

(1801)

M. Samuel-Ustazade-Silvestre DE SACY, fils du baron Sila vestre de Sacy, linguiste de premier ordre, est né à Paris. Après de brillantes études, il se fit recevoir avocat; mais, comme tant d'autres, il abandonna bientôt le barreau pour les lettres. Entré au Journal des Débats en 1828, il en fut pendant vingt ans le principal rédacteur politique, et devint un des hommes les plus considérés de la presse parisienne. C'est pour avoir toujours montré l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère, qu'en 1854, il fut élu membre de l'Académie française, sans avoir publié aucun livre.

M, de Sacy s'est délassé de temps en temps des luttes politiques en écrivant quelques articles de critique littéraire, qui ont été réunis depuis peu en deux volumes, sous le titre de Variétés littéraires, morales et historiques. L'auteur n'appartient à aucune des écoles de critique contemporaine; il ne professe aucun système. Passionné pour le beau, le vrai et le bon, il préfere à tout les anciens et les écrivains du XVIIe siècle, qu'il rappelle par la pureté de son style. Un livre lui plait ou lui déplaît, dit-il, selon qu'il s'approche ou qu'il s'éloigne des vieux modèles qu'il adore avec ferveur. On a dit de lui qu'il met de l'onction dans la critique : c'est un trait qui peint l'écrivain et fait deviner l'homme.

Nous devons à M. de Sacy une Bibliothèque spirituelle en dixsept volumes, où il a réuni ce qu'on a écrit de plus sensé et de plus aimable en fait de dévotion; il y a la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, par le chancelier de Marillac, l'Introduction à la Vie dévote, par saint François de Sales, les Lettres spirituelles de Fénelon, des Extraits de Nicole, des Sermons choisis et les Lettres de piété de Bossuet.

Pourquoi, dans l'éloquenco des avocats, l'audienco

finie, tout s'éteint

Est-ce la faute des affaires? je ne le crois pas. Il y a d'admirables plaidoyers dans les cuvres de Cicéron, et

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