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dire, sans l'empêcher, que les députés apprirent sans s'émouvoir, ne resta pas seulement impuni; il fut loué. Le parti qui l'avait fait commettre osa l'avouer, et se hâta de s'en servir. Il outragea de son allégresse la famille éperdue et menacée de l'éminente victime. Il assiégea dans le Quirinal, avec une ingratitude insensée, le vénérable Pie IX, et il dépouilla de son autorité temporelle, après l'avoir contraint à fuir de Rome, le premier pape qui se fût montré réformateur et qui eût fait luire sur ses peuples les nouvelles clartés politiques. Les prospérités de la violence ne sauraient être durables, et il n'était pas réservé à une domination commencée par le meurtre, poursuivie dans le désordre, aboutissant à la dictature et se mettant en guerre avec le monde civilisé, de subsister longtemps. Mais, en frappant M. Rossi, elle avait fait à l'Italie un mal irréparable. Elle l'avait privée d'un de ses plus glorieux enfants. Elle avait enlevé à un pays qui manque d'hommes expérimentés et habiles le grand serviteur dont l'esprit fécond, le savoir exercé, la forte prévoyance et l'incontestable ascendant pourraient être aujourd'hui si utiles à la conduite de ses affaires et à l'établissement de sa liberté.

(Eloge historique de Rossi.)

THIERS

(1797)

M. Louis - Adolphe THIERS, historien, orateur et homme d'État distingué, est né à Marseille. Après de brillantes études, il alla chercher fortune à Paris. Admis à la rédaction d'un journal, il se fit remarquer par la verve et l'audace de sa polé

mique et par une merveilleuse facilité de style et d'intelligence. La publication d'une Histoire de la Révolution française lui assura bientôt une position littéraire éminente. Le style de cet ouvrage est simple, clair, rapide, animé comme celui de l'improvisation; mais il pèche souvent sous le rapport de la précision, de la pureté, de l'élégance. On pourrait reprocher aussi à l'auteur d'être trop favorable aux divers partis qui arrivent au pouvoir, et trop sévère pour les adversaires de la révolution. On désirerait plus d'indignation contre des crimes inexcusables et plus de sympathie pour des douleurs sans exemple.

M. Thiers vient de terminer une Histoire du Consulat et de l'Empire, en vingt volumes, bien supérieure à celle de la Révolution, dont elle est la suite. Malgré bien des erreurs de détai: et des appréciations contestables, défauts inévitables dans un grand ouvrage sur l'histoire contemporaine, ce livre est un des plus beaux monuments historiques de notre époque. M. Thiers a le mérite d'avoir essayé le premier de montrer la vérité complète en histoire. Il fait tout comprendre. Aucun historien n'a expliqué avec plus de lucidité les détails les plus embrouillés de l'administration, de la guerre, de la diplomatie, des finances, de la marine, etc. Il est vrai qu'il porte ce mérite jusqu'à l'exagération et qu'il prodigue les détails jusqu'à faire des traités spéciaux sur chaque sujet, ce qui nuit à l'intérêt général du récit. Mais la clarté admirable de ces hors-d'oeuvre et le plaisir qu'on éprouve à s'instruire si facilement font passer sur ce défaut, de même que l'aisance et le naturel de son style en font pardonner les négligences.

Outre ses deux grands ouvrages historiques, M. Thiers a publié Law et son système, le Salon de 1822, Du Droit de propriété, Un Voyage dans les Pyrénées, et un grand nombre d'articles dans des journaux et des revues.

Bataille de Friedlandı

Napoléon, entouré de ses lieutenants, leur expliqua, avec la force et la précision de langage qui lui étaient ordinaires, le rôle que chacun d'eux avait à jouer dans cetie

1. Petite ville sur l'Alle, arluent du Trégel, à dis lieues au sud-est do E nigsberg, célèbre par la victoire remportée le 14 juio 1807.

journée. Saisissant par le bras le maréchal Ney, et lui montrant Friedland, les ponts, les Russes accumulés en avant: «Voilà le but, lui dit-il, marchez-y sans regarder autour de vous; pénétrez dans cette masse épaisse, quoi qu'il puisse vous en coûter; entrez dans Friedland, prenez les ponts, et ne vous inquiétez pas de ce qui pourra se passer à droite, à gauche ou sur vos derrières. L'armée et moi sommes là pour y veiller. »

Ney, bouillant d'ardeur, tout fier de la redoutable tåche qui lui était assignée, partit au galop pour disposer ses troupes en avant du village de Sortlack. Frappé de son attitude martiale, Napoléon s'adressant au maréchal Mortier, lui dit: « Cet homme est un lion. »

Sur le terrain même, Napoléon fit écrire ses dispositions sous sa dictée, afin que tous ses généraux les eussent bien présentes à l'esprit, et qu'aucun d'eux ne fût exposé à s'en écarter. Il rangea donc le corps du maréchal Ney à droite, de manière que Lannes, ramenant la division Verdier sur Posthenen, pût présenter, avec elle et les grenadiers, deux fortes lignes. Il plaça le corps de Bernadotte (temporairement Victor) entre Ney et Lannes, un peu en avant de Posthenen, et en partie caché par les inégalités du terrain. La belle division Dupont formait la tête de ce corps. Sur le plateau, derrière Posthenen, Napoléon établit la garde impériale, l'infanterie en trois colonnes serrées, la cavalerie sur deux lignes. Entre Posthenen el Heinrichsdorf se trouvait le corps du maréchal Mortier, concentré et augmenté de jeunes fusiliers de la garde impériale. Un bataillon du 4e d'infanterie légère et le régiment de la garde municipale de Paris avaient remplacé dans Heinrichsdorf les grenadiers de la brigade Albert. La division polonaise Dombrowski avait rejoint la division Dupas et gardait l'artillerie. Napoléon laissa au général Grouchy le soin de défendre la plaine de Heinrichsdorf. Il ajouta aux dragonis et aux

cuirassiers que ce général commandait la cavalerie légère des généraux Beaumont et Colberl, pour l'aider à se débarrasser des Cosaques. Enfin, pouvant disposer encore de deux divisions de dragons, il placa celle du général Latour-Maubourg, renforcée de cuirassiers hollandais, derrière le corps du maréchal Ney, et celle du général La Houssaye, renforcée de cuirassiers saxons, derrière le corps de Victor. Les Français, dans cet ordre imposant, ne présentaient pas moins de quatre-vingt mille hommes. L'ordre fut réitéré à la gauche de ne point se porter en avant, de se borner à contenir les Russes jusqu'à ce que le succès de la droite fût décidé. Napoléon voulut qu'on attendit, pour commencer le feu, le signal d'une batterie de vingt pièces de canon placées au-dessus de Posthenen.

Enfin, le moment convenable lui paraissant arrivé, il donna le signal. Les vingt pièces de canon tirèrent à la fois; l'artillerie de l'armée leur répondit sur toute la ligne, et, à ce signal impatiemment allendu, le maréchal Ney ébranla son corps d'armée.

Il sortit du bois de Sortlack, en échelons, la division Marchand s'avançant la première à droite, la division Bisson la seconde à gauche. Toutes deux étaient précédées d'une nuée de tirailleurs qui, à mesure qu'on s'approchait de l'ennemi, se repliaient et rentraient dans les rangs. On marcha résolûment sur les Russes, et on leur enleva le village de Sortlack, si longtemps disputé. Leur cavalerie, pour arrêter notre mouvement offensif, essaya une charge sur la division Marchand. Mais les dragons de Latour-Maubourg et les cuirassiers hollandais, passant entre les intervalles de nos bataillons, chargèrent à leur tour cette cavalerie, la rejetèrent sur son infanterie, et, poussant les Russes 'contre l'Alle, en précipitèrent un grand nombre dans le lit profondément encaissé de celle rivière. Quelques-uns se sauvèrent à la nage, beaucoup se noyèrent. Une fois sa droite appuyée

sur l'Alle, le maréchal Ney en ralentit la marche, et porta en avant sa gauche, formée par la division Bisson,

de manière à refouler les Russes dans l'étroit espace compris entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Arrivé à ce point, le feu de l'artillerie ennemie redoubla. Outre les batteries qu'on avait en face, il fallait essuyer le feu de celles qui se trouvaient à la rive droite de l’Alle et dont il était impossible de se débarrasser en les prenant, puisqu'on était séparé d'elles par le lit de la rivière. Nos colonnes, battues à la fois de front et de fanc par les boulets, supportaient avec un admirable sang-froid cette horrible convergence de feux. Le maréchal Ney, galopant d'un bout de la ligne à l'autre, soutenait le cæur de ses soldats par sa contenance héroïque. Cependant des files entières étaient emportées, et le feu devenait tel que les troupes même les plus braves ne pouvaient pas le

supporter longtemps. A cet aspect, la cavalerie de la garde russe, que commandait le général Kollogribow, s'élance au galop pour essayer de mettre en déroute l'infanterie de la division Bisson, qui lui paraissait chancelante. Troublée pour la première fois, cette vaillante infanterie cède du terrain, et deux ou trois bataillons se rejettent en arrière. Le général Bisson, qui par sa stature domine les. lignes de ses soldats, veut en vain les retenir. Ils se retirent en se pelotonnant autour de leurs officiers. La situation devient bientôt des plus graves. Heureusement le général Dupont, placé à quelque distance, aperçoit ce commencement de désordre; et, sans attendre qu'on lui prescrive de marcher, ébranle sa division, passe devant elle en lui rappelant Ulm, Dirnstein, Halle, et la porte à la rencontre des Russes. Elle s'avance dans la plus belle attitude sous les coups de cette effroyable artillerie, tandis que les dragons de Latour-Maubourg, revenant à la charge, se jettent sur la cavalerie russe, qui s'était éparpillée à la poursuite de nos fantassins, et parviennent à la

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