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étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire ; mais l'étonnement de madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.

Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies nouvelles ; mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande, l'autre est plus latin ; l'une est trop étrangère au sentiment de l'antiquité, l'autre, parmi les écrivains de son temps, est le plus touché et le plus intelligent de la beauté antique. Madame de Staël enfin est trop dominée par sa sensibilité, et met trop en toules choses toute son âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'une et de l'autre dans des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.

Tous deux 'ont innové en fait de langage : leurs ouvrages sont les origines de la langue que nous parlons; ils sont tous deux pour nous comme une jeune antiquité; mais les innovations de madame de Staël répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M. de Chaleaubriand aux væux de l'iinagination. La langue de madame de Staël n'est pas aussi simple qu'elle est vraie ; celle de M. de Chateaubriand, avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle est arrangée, et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective, l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé, vivifié les mots par des acceptions nouvelles , par des combinaisons imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie : il a consacré la simplicité , des tours, l'aisance et

le naturel des mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul n'en a de plus beaux, et souvent une familiarité de bon goût relève à propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des preus.

A considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose ni peut-être les vers n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une si suave harmonie, et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins épargné le luxe et la bizarrerie des images dont plusieurs, soit que l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire qu'elles sont toutes empruntées à ses - premiers ouvrages, et qu'il a porté aussi sur ce point comme sur les autres cet amour de la perfection, ce soin du détail qui le distingue noblement à une époque de fécondité négligente et de littérature facile.

(Litterature au xixe siècle, t jer, p. 435.)

MIGNET

(1796)

M. François-Auguste MIGNET, membre de l'Académie fran. çaise et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, est né à Aix, en Provence. Ses études terminées, il alla se fixer à Paris. Il se fit connaître par un Cours d'histoire professé à l'Athénée, par des articles de journaux et par une Histoire de la Révolution française écrite à vingt-huit ans. Le jeune auteur se propose de faire l'histoire des causes de la révolution, et ce n'est qu'en courant qu'il trace les caractères et raconte les faits. Ce livre se distingue par une fermeté de jugement, un esprit de généralisation, une vue de l'ensemble, des formes nettes et arrêtées qui ne sont pas toujours le partage de l'âge mûr. On reproche à l'auteur de tomber dans le fatalisme historique, de chercher à prouver systématiquement que les événements ne pouvaient pas arriver ni les partis se succéder d'une autre manière.

Depuis, M. Mignet publié des Notices historiques et des Mémoires sur des questions d'histoire; une Histoire d'Antonio Pérès, ministre de Philippe II ; une Histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, véritable histoire du règne de Louis XIV, un de ses meilleurs ouvrages; une Histoire de Marie Stuart, une Histoire de l'abdication et des dernières années de Charles-Quint. Tous ces ouvrages sont remarquables par la profondeur et l'exactitude du savoir, par une rare pénétration, par un style ferme et pur, quoique parfois compassé et symétrique, par une élégance virile, et, en général, par toutes les qualités, d'un écrivain plus consommé qu'original,

Assassinat du comte Rossi !

Il n'y a pas encore deux mois qu'il conduisait, avec une adroite supériorité et une ferme prévoyance, les af

1. Le comte Pellegrina Rossi, né à Carraro en 1787, fut d'abord professeur de droit à Genève et à Paris, pair de France, ambassadeur de France à Rome, puis mioistre du pape Pie IX. Il fut assassiné par un républicain fanatique le 15 na vembre 1848.

faires du pontifical constitutionnel. Le 15 novembre, il devait exposer ses projets à la chambre des députés romains, dans un discours où, après avoir rappelé en termes magnifiques la révolution opérée par Pie IX, il disait : « En quelques mois Sa Sainteté a accompli d'elle-même une æuvre qui aurait suffi à la gloire d'un long règne, et a donné aux chefs des nations les plus nobles exemples de sagesse civile. L'histoire, impartiale et véridique, répétera, et à bon droit, en racontant les actes de ce pontificat, que l'Église, inébranlable sur ses fondements divins et inflexible dans la sainteté de ses dogmes, comprend et seconde toujours avec une admirable prudence les honnêtes changements des choses de la terre et les mouvements que la Providence imprime à la vie des peuples. »

Ce discours ne fut pas prononcé. La faction violente qui avait déjà désuni l'Italie allait achever de la perdre. Elle vit un obstacle à ses desseins dans le ministre habile de Pie IX. Elle s'attacha à le rendre suspect auprès du parti national comme un étranger, tandis qu'on le décriait auprès du peuple comme un hérétique, et elle résolut ensuite de se défaire de lui. Le 13 novembre, jour même où M. Rossi devait paraître à l'assemblée des députés, dans le palais de la chancellerie, fut marqué pour l'exécution du complot.

Les projets sinistres des partis ne restent jamais entièrement mystérieux : la timidité les divulgue, et l'orgueil les annonce. Ce jour fatal, M. Rossi fut averti quatre fois. Une lettre anonyme le prévint d'abord du danger; il la dédaigna. Effrayée des bruits ou des pressentiments publics, la femme d'un de ses collègues lui écrivit pour lui exprimer ses inquiétudes et lui conseiller d'utiles précautions. Il lui répondit, moitié en italien, moitié en français, une lettre pleine d'une abnégation enjouée et d'une sécurité reconnaissante. Avant de se transporter au palais de la chancellerie, il se rendit au Quiri

nal, et là un camérier du pape lui renouvela les mêmes avertissements et lui fit part des mêmes craintes. Sa fermelé ne fut point ébranlée, et il quitta le Saint-Père en le rassurant. Mais à sa sortie du cabinet pontifical, il rencontre un prêtre qui l'attend pour l'instruire du redoutable projet. « Je n'ai pas le temps de vous écouter, lui dit M. Rossi; il faut que j'aille sur-le-champ au palais de la chancellerie. » « Il s'agit de votre vie, ajoute le prêtre en le retenant par le bras. Si vous y allez, vous êtes mort! » Frappé de ces avis successifs, M. Rossi s'arrète un instant, réfléchit en silence, puis il continue sa marche en disant : « La cause du pape est la cause de Dieu; Dieu m'aidera. » Et il se rend où la fatalité de sa situation l'appelle, où la grandeur de son courage le conduit.

Arrivé sur la place du palais, que semblent protéger deux bataillons de la garde civique, il entend sortir de la foule des cris qui n'ont pas le pouvoir de l'agiter et qui le font dédaigneusement sourire. Il s'avance jusque sous le péristyle de la chancellerie d’un pas ferme et avec un visage calme. C'est là que les conjurés l'attendaient : les uns sous la colonnade qu'il devait traverser, les autres sur les marches de l'escalier par où il devait monter dans la salle où siégeaient les députés déjà réunis. En le .voyant, les premiers se serrent autour de lui et les seconds s'avancent à sa rencontre. Entouré de ses ennemis, M. Rossi, sans se troubler, cherche à se frayer un passage au milieu d'eux. C'est alors qu'avec une horrible habileté, et pour faciliter au meurtrier des coups plus sûrs, l'un des conjurés le touche brusquement à l'épaule, et tandis que

l'infortuné M. Rossi se retourne vers lui avec toute la fierté de son regard et l'assurance de son courage, il tend le cou au meurtrier, qui lui enfonce un poignard dans la gorge et le frappe mortellement.

Ce crime, auquel la garde civique assista, pour ainsi

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