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Vous allez entrer dans le monde; des mille routes qu'il ouvre à l'activité humaine, chacun de vous en prendra une. La carrière des uns sera brillante, celle des autres obscure et cachée. La condition et la fortune de vos parents en décideront en grande partie. Que ceux qui auront la plus modeste part n'en murmurent point. D'un côté, la Providence est juste, et ce qui ne dépend point de nous ne saurait être un véritable bien; de l'autre, la patrie vit du concours et du travail de tous ses enfants, et dans la mécanique de la société, il n'y a point de ressort inutile. Entre le ministre qui gouverne l'État et l'artisan qui contribue à sa prospérité par le travail de ses mains, il n'y a qu’une différence, c'est que la fonction de l'un est plus importante que celle de l'autre; mais, à les bien remplir, le mérite moral est le même. Que chacun de vous se contente donc de la part qui lui sera échue. Quelle que soit sa carrière, elle lui donnera une mission, des devoirs, une certaine somme de bien à produire. Ce sera là sa tâche; qu'il la remplisse avec courage et énergie, honnètement et fidèlement, et il aura fait dans sa position tout ce qu'il est donné à l'homme de faire. Qu'il la remplisse aussi sans envie contre ses émules. Vous ne serez pas seuls dans votre chemin ; vous y marcherez avec d'autres, appelés par la Providence à poursuivre le même but. Dans ce concours de la vie, ils pourront vous surpasser par le talent ou devoir à la fortune un succès qui vous échappera. Ne leur en veuillez pas 1, et si vous avez fait de votre mieux ne vous en veuillez pas à vous-mêmes. Le succès n'est pas ce qui importe; ce qui importe, c'est l'effort : c'est là ce qui dépend de l'homme, ce qui l'élève, ce qui le rend content de lui-même. L'accomplissement du devoir, voilà, jeunes élèves, et le véritable but de la

4. Ne leur en voulez pas serait plus correct.

vie et le véritable bien. Vous le reconnaissez à ce signe qu'il dépend uniquement de votre volonté de l'atteindre, et à cet autre qu'il est également à la portée de tous, du pauvre comme du riche, de l'ignorant comme du savant, du påtre comme du roi, et qu'il permet à Dieu de nous jeter tous tant que nous sommes dans la même balance, et de nous peser avec les mêmes poids. C'est à sa suite que se produit dans l'âme le seul vrai bonheur de ce monde, et le seul aussi qui soit également accessible à tous et proportionné pour chacun à son mérite, le contentement de soi-même. Ainsi tout est juste, tout est conséquent, tout est bien ordonné dans la vie, quand on la comprend telle que. Dieu l'a faite, quand on la restitue à sa vraie destination.

VINET

(1796-1847)

Alexandre VINET, moraliste et critique éminent, naquit au village de Crassier, dans le canton de Vaud. Ses études terminées, il entra dans l'état ecclésiastique et se voua à l'enseigne. ment. Il professa la littérature française à l'université de Bâle, puis à celle de Lausanne. Une grande partie de ses travaux littéraires a été publiée dans le journal le Semeur. On pourrait lui appliquer ce qu'il a dit du critique Delalot, à qui il est bien supérieur : « C'était un homme d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse, parce que l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de contradiction. » Malgré sa passion pour l'art, Vinet se montre encore plus occupé des

idées morales et chrétiennes que des idées purement litté. raires ; il recherchait le bon avant de songer au beau.

Vinet a laissé une Chrestomathie française, recueil de morceaux en prose et en vers, précédée d'un excellent précis de la littérature française; des Études sur Pascal; une Histoire de la Littérature française au Xvine siècle ; des Études sur la Littérature française au XIXe siècle ; des Essais de philosophie morale et religieuse; des Discours religieur; des Études évangéliques; des Écrits polémiques, tous dictés par l'esprit de justice et de charité.

Influence littéraire du Génie du Christianismo

Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant tout, il a été, pour les poëtes, pour les artistes, une riche palette, où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès, donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire ; il a reporté avec empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique, vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque ; il a réveillé le goût des études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en histoire; non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa couleur soit toujours vraie : son moyen âge est de fantaisie; sa prédilection n'est guère qu'une hallucination poétique, dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard ? ; mais il a réveillé des souvenirs éteints,

1. Voir, par exemple, quelques pages au commencement du Voyage en Amé. rique.

il a piqué la curiosité par la séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses origines : ce poëte a produit des historiens. Enfin, le Génie du Christianisme a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et de formes dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des métaphores, des associations de mots dont M. de Chateaubriand la dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives et introduit, si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement; on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a disparu sans retour; mais le Génie du Christianisme a maintenu la grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention musicale un peu trop marquée, un rhythme quelquefois trop-prononcé, est pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du xvi1e siècle, mais de la simplicité de diction du xvme. Le Génie du Christianisme a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie; et, si la langue de notre époque ressenhlait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait pas au nôtre.

(Littérature au xixe siècle, t. [er, p. 371.)

Chateaubriand et madamo de Staël

Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu, mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont refusé la justesse n'ont pas

pris garde que les erreurs de son jugement tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses systèmes et à la grandeur de son imagination : le fond de l'esprit, pour ainsi parler, demeure excellent; il a du Voltaire dans la vivacité de son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée, et il ne parait pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles, de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines doive porter sa marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que puissante et féconde. Elle se plait aux vastes perpectives, soit Gans le temps, soit dans l'espace ; mais elle est précise dans la grandeur; elle s'applique aux faits particuliers, au concert, à l'histoire, dans tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalités.

Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand, mais elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter : l'érudition de M. de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a une forme arrêtée ét vit par le détail ; il n'en est pas, ainsi de madame de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales. Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie; il compte les livres pour beaucoup; elle, au contraire, pour peu de chose. Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes : aussi l'auteur de Corinne l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des Martyrs; mais, si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé plus d'idées, elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux étonnés, comme elle

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