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Sur le seuil de la chapelle, l'heureux couple rencontra la foule des religieux, des prosateurs, des poëtes parasites qui venaient entretenir, en harangues latines, le grand maréchal et sa compagne des mérites sans nombre de tous deux. Quatre semaines auparavant, les mêmes voix et les mêmes discours avaient consacré les louanges du brave Zamoyski. Ces épithalames occupèrent le jour tout entier. A quatre heures du soir, le banquet royal fut servi; à une heure du matin il durait encore. Le roi, Louise de Gonzague, l'évêque de Béziers, Bonzi, ambassadeur de France, le nonce du pape, l'archevêque de Gnesen, et les deux époux dans leurs atours magnifiques, s'étaient assis à une table dressée sur le trône même. Deux autres tables immenses réunissaient, l'une toutes les dames et jeunes filles de rang illustre, l'autre les sénateurs et les grands de la république. Les parents des mariés, sous le nom de gospodars et gospodines, ou maitres et maîtresses de la maison, remplissaient la tâche de faire boire l'assemblée. Les seigneurs se pressaient autour de la table royale, portant à genou la santé de Leurs Majestés sacrées, qui étaient tenues de faire honneur à ces appels d'un zèle infatigable. Quatre tonneaux de vin de Hongrie coulèrent; on ne compta pas les pièces de bière abandonnées dans les salles voisines aux gentilshommes de la suite et aux valets. Enfin, un tapis de drap rouge tendu dans la salle du festin à la place des tables, qui disparurent, annonca le bal destiné, suivant l'usage, à terminer cette première journée. Le bruit des fêtes étourdissait ainsi la cour sur ses dangers. La guerre étrangère et civile grondait alors aux portes de Varsovie.

La matinée du lendemain fat consacrée à la réception des présents. Madame Sobieska, qui n'avait pas encore quilté le palais, se montra, éclatante de parure et de beauté, sur le trône même de Louise de Gonzague, dont elle senıblait, avec son air de satisfaction pensive, faire

un premier essai. Le chancelier de la reine était à ses côtés. Matthieu Maitheinski lut tout haut la liste des seigneurs réunis la veille au banquet royal ; et à mesure qu'il appelait les convives, des envoyés se présentaient, en leur nom, pour mettre aux pieds de la mariée le cadeau de noce qu'ils lui destinaient. La vanité, plus que l'affection, établissait une émulation de largesses entre tous les grands de la cour; et le chancelier de la reine, qui répondait pour madame Sobieska aux compliments des messagers chargés de ces offrandes, fit l'admiration générale par son habileté à trouver, du matin au soir, des formules et des louanges nouvelles.

Enfin le troisième jour se leva. Le roi et la reine conduisirent en nombreuse cavalcade la grande maréchale à son époux. Il traita magnifiquement la cour. Les tables étaient chargées de surtouts d'or. Les longues franges destinées à remplacer les serviettes, et clouées suivant l'usage de peur qu'on ne les volâl, étaient garnies de dentelles. On faisait monter à quelque cent mille livres le prix du banquet; ce n'étaient que quartiers de chevreuil, élans tout entiers, pieds d’ours, queues de castor, et autres mets dispendieux et délicats. Des flots de vin de France les arrosèrent. L'assemblée mangeait peu, maisbuvait beaucoup. La pipe polonaise, dont les autres nations enviaient encore le secret, épaississait par des flots. de fumée les nuages qui troublaient déjà tous les yeux. Les danses joyeuses ou les querelles ne tardèrent pas à couvrir le bruit de tous les instruments : les musiciens, descendant de l'orchestre, vinrent prendre leur part de l'ivresse commune. Des légions de valets firent en même temps invasion pour se saisir des débris du festin. Dans leurs combats, tous les cristaux furent mis en pièces. Les riches couverts apportés par les convives disparurent aussi, mais sans être brisés; la plupart des sénateurs et des évêques n'étaient pas en état, plus que leurs laqnais,

de reconnaître leur argenterie et de la défendre. Les filles, les femmes des palatins ne pouvaient plus prendre ce soin au milieu d'un désordre toujours croissant; tout ce qui se tenait debout avait les armes à la main. Les coups de sabre étaient échangés aussi souvent que les toasts. Ce n'était plus qu'une orgie sanglante et une affreuse mêlée. A la faveur du tumulte, les époux s'évaderent.

(Ilistoire de Jean Sobieski.)

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Simon-Théodore JOUFFROY, un des philosophes les plus distingués de l'école éclectique, naquit au village des Pontêts, près de Mouthes, dans le département du Doubs. Au sortir de l'École normale, il fut nommé professeur suppléant de philosophie au collége Bourbon. Il devint ensuite professeur suppléant de l'histoire de la philosophie, et enfin professeur titulaire de philosophie à la Faculté des lettres. Il fut en outre membre de l'Institut, du Conseil de l'instruction publique et de la Chambre des députés.

Jouffroy a publié la Traduction des auvres philosophiques de Reid, et celle des Esquisses de philosophie morale par DugaldStewart, un Cours de droit naturel, un Cours d'esthétique et deux volumes de Mélanges philosophiques.

En philosophie, Jouffroy n'a guère été que le disciple des philosophes écossais et de M. Cousin, et n'a révélé quelque originalité que dans l'étude des phénomènes psychologiques. Mais dans les lettres il laissera un souvenir durable. Son style, toujours naturel, facile animé, quelquefois éloquent, a uno pureté, une souplesse qu'on trouve dans bien peu d'ouvrages philosophiques.

La vie !

Celte vie, je l'ai en grande partie parcourue; j'en connais les promesses, les réalités, les déceptions. Vous pourriez me rappeler comment on l'imagine; je veux vous dire comment on la trouve, non pour briser la fleur de vos nobles espérances (la vie est parfaitement bonne à qui en connait le but), mais pour prévenir des méprises sur be but même, et pour vous apprendre, en révélant ce qu'elle peut donner, ce que vous avez à lui demander et de quelle manière vous devez vous en servir.

On la croit longue, jeunes élèves; elle est très-courte : car la jeunesse n'en est que la lente préparation, et la vieillesse que la plus lente destruction. Dans sept à huit ans, vous aurez entrevu toutes les idées fécondes dont vous êtes capables, et il ne vous restera qu'une vingtaine d'années de véritable force pour les réaliser. Vingt années! c'est-à-dire une éternité pour vous, et en réalité un moment! Croyez-en ceux pour qui ces vingt années ne sont plus : elles passent comme une ombre, et il n'en reste que les oeuvres dont on les a remplies. Apprenez donc le prix du temps, employez-le avec une infatigable, avec une jalouse activité. Vous aurez beau faire, ces années qui se déroulent devant vous comme une perspective sans fin n'accompliront jamais qu'une faible partie des pensées de votre jeunesse ; les autres demeureront des germes inutiles, sur lesquels le rapide été de la vie aura passé sans les faire éclore, et qui s'éteindront sans fruit dans les glaces de la vieillesse.

Votre åge se trompe encore d'une autre façon sur la vie: il y rêve le bonheur, et ce qu'il y rêve n'y est pas.

1. Discours prononcé à la distribution des prix dn collége Charlemagne, en 1840.

Ce qui rend la jeunesse si belle et, qui fait qu'on la regrette quand elle est passée, c'est cette double illusion qui recule l'horizon de la vie et qui la dore. Ces nobles instincts qui parlent en vous, et qui vont à des buls si hauts; ces puissants désirs qui vous agitent et qui vous appellent, comment ne pas croire que Dieu les a mis en vous pour les contenter, et que cette promesse, la vie la tiendra? Oui, c'est une promesse, c'est la promesse d'une grande et heureuse destinée, et toute l'attente qu'elle excite en votre âme sera remplie; mais si vous comptez qu'elle le sera en ce monde, vous vous méprenez. Ce monde est borné, et les désirs de votre nature sont infinis. Quand chacun de vous saisirait à lui seul tous les biens qu'il contient, ces biens jetés dans cet abîme ne le combleraient pas ; et ces biens sont disputés, on n'en obtient une part qu'au prix d'une lutte ardente, et la fortune n'accorde pas toujours la meilleure au plus digne. Voilà ce que la vie nous apprend; voilà ce qui l'attriste et la décourage; voilà ce qui fait qu'on l'accuse, et avec elle la Providence qui nous l'a donnée. Aucune autre époque ne fut plus heureuse que la nôtre, aucune n'a ouvert plus libéralement à tous l'accès aux bonheurs de la vie, et cependant elle retentit de cette accusation; on s'en prend à tout de n'être pas heureux, à Dieu et aux hommes, à la société et à ceux qui la gouvernent. Que votre voix ne se mêle pas un jour à cette folle accusation; que votre âme ne tombe point à son tour dans ce misérable découragement; et pour cela, apprenez de bonne heure à voir la vie comme elle est, et à ne point lui demander ce qu'elle ne renferme pas. Ce n'est ni la Providence ni elle qui vous trompent; c'est nous qui nous trompons sur les desseins de l'une et sur le but de l'autre. C'est en méconnaissant ce but qu’on blasphème et qu'on est malheureux; c'est en le comprenant ou en l'acceptant qu'on est homme. Écoutez-moi, et laissez-moi vous dire la vérité.

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