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que pathétique; elle parle à l'esprit comme au cœur; lle est en cela inimitable et inaccessible; elle réunit en elle tous les extrêmes et tous les contraires dans une harmonie qui redouble leur effet réciproque, et où tour à lour comparaissent et se développent toutes les images, tous les sentiments, toutes les idées, toutes les facultés humaines, tous les replis de l'âme, toutes les faces des choses, tous les mondes réels et tous les mondes intelligibles !

(Du Beau et de l'Art.)

THIERRY

(1795-1856)

M. Augustin THIERRY, l'un des chefs de la nouvelle école historique, est né à Blois, d'une famille pauvre. Après de brillantes études, il professa quelque temps. Vers 1820, il débuta dans la littérature par une série d'articles d'histoire et de critique insérés dans les journaux et publiés depuis sous le titre de Dix ans d'études historiques, volume qu'il aurait pu laisser oublier, et de Lettres sur l'Histoire de France, savantes dissertations sur les origines de notre histoire, la royauté, les communes, etc. Le jeune écrivain n'avait cherché dans l'étude des documents originaux que des arguments en faveur de ses opinions libérales. Il y découvrit une doctrine nouvelle et des principes nouveaux; il opéra une réforme dans la manière d'écrire l'histoire et de juger les origines de la monarchie, la conquête franque, l'avénement des dynasties royales, l'établissement des communes, etc. Il voulut mettre en pratique la théorie historique qu'il avait proclamée, c'est-à-dire unir l'art et la science, et faire du drame avec les matériaux fournis par une érudition scrupuleuse. En 1825, il publia l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, récit dramatique et philoso

phique, qui réunit à une vaste érudition toutes les richesses d'une imagination féconde et d'un style pur, animé et poétique, mais qui n'est après tout que la plus brillante des histoires systématiques, où il cherche à prouver que l'aristocratie anglaise descend de la race conquérante, et que les races vaincues forment le peuple anglais. En 1840, M. Thierry a publié les Récits des temps mérovingiens, son chef-d'æuvre , intéressante suite de tableaux de la vie civile, politique et religieuse en France. au vie siècle. Le charme de la diction, des peintures pittoresques, un récit vif et dramatique, donnent à ce livre T'attrait du roman.

M. A. Thierry, devenu aveugle et infirme, poursuivit avec la même ardeur le cours de ses glorieux travaux. Depuis 1835 jusqu'à sa mort il dirigea l'immense publication faite par le Gouvernement de tous les matériaux appartenant à l'histoire du tiers état; et l'Introduction de ce vaste recueil, intitulée Essai sur l'Histoire et la formation du Tiers État, est elle-même un admirable résumé de cette histoire, et peut-être l'écrit le plus solide de ce martyr de la science et de l'art, qui, dans ses dernières années, ne lisait qu'avec les yeux d'autrui.

M. Augustin Thierry est le frère de M. Amédée Thierry, membre de l'Institut et savant auteur de l'Histoire des Gaulois, de l'Histoire de la Gaule sous la domination romaine et de l'Histoire d'Attila et de ses successeurs.

Naufrage de la Blanche-Nef

(1120)

La paix se trouvant complétement rétablie 1, le roi Henri, son fils légitime Guillaume, plusieurs de ses enfants naturels et les seigneurs normands d'Angleterre se disposèrent à repasser le détroit.

La flotte fut rassemblée, dans le mois de décembre, dans le port de Barfleur ?. Au moment du départ, un certain Thomas, fils d'Étienne, vint trouver le roi, et lui

1. Par la promesse que fit Guillaume, fils de Henri, de se reconnaltre vassal du roi de France, pour la Normandie. 2. Petit port de la Manche, à 26 kilomètres est de Cherbourg.

offrant un marc d’or”, lui parla ainsi : « Étienne, fils d'Érard, mon père, a servi toute sa vie le tien sur mer, et c'est lui qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père monta pour aller à la conquête; seigneur roi, je te supplie de me bailler en fief le même office : j'ai un navire appelé la Blanche-Nef, et appareillé comme il faut. » Le roi répondit qu'il avait choisi le navire sur lequel il voulait passer; mais que, pour faire droit à la requête du fils d'Étienne, il confierait à sa conduite ses deux fils, sa fille et tout leur cortége.

Le vaisseau qui devait porler le roi mit le premier à la voile par un vent du Sud, au moment où le jour baissait, et le lendemain matin il aborda heureusement en Angleterre. Un peu plus tard, sur le soir, partit l'autre navire. Les matelots qui le conduisaient avaient demandé. du vin au départ, et les jeunes passagers leur en avaient fait distribuer avec profusion. Le vaisseau était man@uvré par cinquante rameurs habiles; Thomas, fils d'Étienne, tenait le gouvernail, et ils naviguaient rapidement par un beau clair de lune, longeant la côte voisine de Barfleur. Les mateluts, animés par le vin, faisaient force de rames pour atteindre le vaisseau du roi. Trop occupés de ce désir, ils s'engagèrent imprudemment parmi des rochers à fleur d'eau, dans un lieu appelé le Ras de Catte, aujourd'hui Ras de Calteville. La Blanche-Nef donna contre un écueil, de toute la vitesse de sa course, et s'entr'ouvrit par le flanc gauche : l'équipage poussa un cri de détresse qui fut entendu sur les vaisseaux du roi déjà en pleine mer; mais personne n'en soupçonna la cause. L'eau entrait en abondance, le navire fut bientôt englouti avec tous les passagers, au nombre de trois cents personnes, parmi lesquelles il y avait dix-huit femmes. Deux

1. La valeur du marc d'or est d'environ 800 francs,

hommes seulement se retinrent à la grande vergue qui resta flottante sur l'eau; c'était un boucher de Rouen, nommé Bérauld, et un jeune homme de naissance plus relevée, appelé Godefroi, fils de Gilbert de l'Aigle.

Thomas, le patron de la Blanche-Nef, après avoir plongé une fois, revint à la surface de l'eau; apercevant les têtes des deux hommes qui tenaient la vergue: « Et le fils du roi, leur dit-il, qu'est-il arrivé de lui? - Il n'a point reparu, ni lui, ni son frère, ni sa seur, ni personne de leur compagnie. - Malheur à moi ! » s'écria le fils d'Étienne, et il replongea volontairement. Cette nuit de décembre fut extrêmement froide, et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le bois qui le soulenait et descendit au fond de la mer, en recommandant à Dieu son compagnon. Bérauld, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de peau de mouton, se soutint à la surface de l'eau; il fut le seul qui vit revenir le jour; des pêcheurs le recueillirent dans leurs barques; il survécut, et c'est de lui qu'on apprit les détails de l'événement. ·

(Ilistoire de la conquête de l'Angleterre.)

SALVANDY

(1796-1857)

M. Narcisse-Achille DE SALVANDY, romancier, historien et diplomate, est né à Condom, en Gascogne. Il entra jeune au service, et devint officier dans les campagnes de 1813 et de 1814. La guerre terminée, il prit la plume, ct écrivit contre l'invasion étrangère des pamphlets patriotiques qui firent du bruit. Plus tard, M. de Salvandy a publié Alonzo ou l'Espagne, peinture de

l'Espagne contemporaine, qui serait un beau roman historique s'il y avait moins de complication dans les aventures et d'emphase espagnole dans le style; et une Histoire de Pologne arant et sous Jean Sobieski, écrite avec plus de mesure et de simplicité.

M. de Salvandy est un écrivain brillant, chaleureux et coloré; mais il manque de précision et de pureté, et sa chaleur n'est pas toujours réglée.

Mariage de Jean Sobieski i

Il était dans les vieux usages de la nation que tout mariage durât trois jours, et la gravité des circonstances ne pouvait faire fléchir devant son empire une institution féconde en plaisirs. Un matin donc, avant le lever du soleil, le grand maréchal se rendit au palais en personne, précédé de cosaques et d'heiduques 2 de sa garde qui agitaient des torches; suivi de quelques milliers de gentilshommes, ses domestiques ou ses clients, tous couverts de livrées éclatantes et de riches armures; lui-même resplendissant de diamants et d'or; son cheval pliant sous le poids des armes de luxe, ferré d'argent et caparaçonné d'un lissu de perles fines, d'émeraudes et de saphirs. La reine 3 mena les deux époux dans sa chapelle et fit célébrer sous ses yeux, par le nonce du saint-siége, Odescalchi, cette union que d'étranges événements suivirent. · Peu après, la princesse qui l'avait formée ne vivait plus; le prêtre qui la consacra était pape sous le nom d'Innocent XII; Sobieski élait roi, et Marie d’Arquien ceignait la couronne de sa bienfaitrice.

1. Jean Sobieski (1627-1696), grand maréchal de Pologue, épousa en 1665 une Française, Marie d'Arquien, favorite de la reine, et veuve, depuis trois semaines, de Zamoyski, palatin de Sandomir. Il fut élu roi en 1674.

2. Heiduque, soldat hongrois.

3. Louise de Gonzague, fille de Charles, duc de Nevers et de Mantoue, épouse de Casimir V, roi de Pologne.

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