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berté de blâmer il n'est point d'éloge flatteur, et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.

Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue; et, comme il faut dîner, quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question. On me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid 1 un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et, croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journal inutile. Aussitôt je vois s'élever contre moi mille pauvres hères 2 à la feuille; on me supprime, et me voilà de rechef sans emploi !

Le désespoir m'allait saisir : on pense à moi pour une place; mais, par malheur, j'y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me fais banquier de pharaon 3 : alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais

1. La scène est en Espagne. C'est sous des noms espagools que l'auteur fronde les abus de la société française.

2. Homme sans mérite, sans fortune (de herus, maltre).

3. Pharaon, jeu de hasard qui se joue avec des cartes. On jouait alors un jeu effréné.

bien pu me remonter ; je commençais même a comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je susse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup, je quittais le monde; et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer lorsqu'un dieu bienfaisant m'appelle à mon premier élat. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais 1; puis, laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci.

(Le Mariage de Figiro, acte V, scène 3.)

MIRABEAU

(1749-1791)

Honoré-Gabriel Riquetti, comte de MIRABEAU, le prince de la tribune française, naquit au Bignon, près de Nemours. Il était fils du marquis de Mirabeau, l'économiste, qui s'appelait l'ami des hommes et qui fut le tyran de sa famille. Des passions violentes furent la cause des malheurs de Mirabeau et devinrent peut-être le premier aiguillon de son talent. Sa conduite scandaleuse le fit enfermer dans différentes prisons en vertu de lettres de cachet. C'est là qu'il puisa cette haine du despotisme et cet amour ardent de la liberté qui inspirèrent son éloquence. En 1789, à l'époque de la réunion des états généraux, le comte de Mirabeau, re

Trousse, étui destiné à mettre des instruments. - - Cuir, bande de cuir pour repasser les razoirs.

poussé par la noblesse, fut élu député du tiers état en Provence. Dès son entrée dans l'Assemblée nationale, il la domina par sa parole. Il se montra en génie et en habileté le digne émule des grands orateurs anglais, ses contemporains, et il les surpassa peut-être par la puissance qu'il exerça sur l'esprit des bommes. A la voix de ce redoutable tribun, l'ancien ordre social s'écroula tout entier. Mais Mirabeau n'était pas républicain; il voulait fonder en France une monarchie constitutionnelle. Quand il vit la royauté en danger, il prit sa défense, et résolut d'arrêter le torrent révolutionnaire. La mort le surprit au moment où il allait commencer cette nouvelle lutte.

PÉRORAISON DU DISCOURS

CONTRE LA BANQUEROUTE'.

*Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir ; il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des propriétaires français; choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons. Ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes; précipitez-les dans l'abîme : il va se fermer... Vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents ! hommes pusillanimes ! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitabıle sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable! gratuitement criminel ? Car, enfin, cet horrible sacrifice

1. Fa 1789, Necker, ministre de Louis XVI, proposa un impôt du quart du Tevenu de chaque citoyen pour éviter la banqueroute. Mirabeau appuya la proposition du ministre, et prononça une de ses plus belles improvisatious.

ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devez plus rien ? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ?

Contemplateurs sloïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront savourer les mels dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ? Non, vous périrez, et, dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perle de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.

Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'élan de patriotisme, d'invocations du patriotisme. Ah! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme, Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce que l'on possède! Eh! messieurs, ce n'est là que la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale; c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus, comme autrefois : « Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique ? » Je ne vous dis plus: « Eh! quels titres avez-vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si, dès votre premier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrom

pus? si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution... » Je vous dis :

: « Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que le gou-vernement vous demande, c'est vous-mêmes. »

Votez donc ce subside extraordinaire; et puisse-t-il être suffisant! Votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaircis, vous n'en avez pas sur la nécessité et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps : le malheur n'en accorde pas. Eh! messieurs, à propos d'une ridicule motion du PalaisRoyal 1, d'une risible insurrection, qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou dans les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère 2! Et certes il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome. Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de vous consumer, vous, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez 3 !

1. Des réunions populaires se tenaient dans le jardin du Palais-Royal, et l'on y faisait les motions les plus violentes contre la cour.

2. Peu de jours auparavant, un député, soupçonnant Mirabeau de conspirer avec es émeutiers du Palais-Royal, avait prononcé ces mots en le regardant fixement.

3. « Non, l'on ne délibéra plus, dit La Harpe; des cris d'entbousiasme attes Wrent la victoire de l'oratcur. »

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