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saulter le palys 1, courttourner en ung cercle, tant à dextre comme à senestre. Là rompoyt, non la lance (car c'est la plus grande resverie du monde de dire : J'ai rompu dix lances en tournoy ou en bataille; ung charpentier le feroyt bien), mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncques asserée, verde et roide, rompoyt ung huys, enfoncoyt ung harnoys, aculoyt 2 ung arbre, enclavoyt 3 ung anneau, enlevoyt une selle d'armes, ung aubert, ung gantelet. Le tout faisoyt armé de pied en cap. Au reguard de fanfarer 4, et faire les petitz popismes 5 sus ung cheval, nul ne le feit mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n’estoit qu’un singe en comparaison. Singulièrement estoyt apprins à saulter hastivement d'ung cheval sus l'aultre sans prendre terre; et de chacun cousté, la lance au poing; monter sans estrivières; et sans bride, guider le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire. Ung aultre jour s'exerceoyt à la hasche, puis branloyt la picque, sacquoyt de l'espée à deux mains, de la dague et du poignard, armé, non armé, au boucler, à la cappe, à la rondelle 6...

Le temps ainsi employé, luy frotté, nétoyé et refraischy d'habillements, tout doulcement retournoyent, et, passans par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitoyent les arbres et plantes, les conférens avec les livres des anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen; et en emportoyent leurs plaines mains au logis; desquelles avoyt la charge un jeune paige nommé Rhizotome, ensemble des pioches, bêches, tranches et aultres instru

1. Palissa de. 2. Déracinait. 3. Enfilait. 4. Se pavaner. 5. Sifflement. 6. Boucler, bouclier ; cappe, manteau; rondelle, bouclier rond.

mens requis à bien arborizer. Eux arrivés au logis, ce pendant qu'on apprestoyt le soupper, répettoyent quelques passaiges de ce que avoyt esté leu, et s'asseoyent à table... Durant icelluy repast, estoy continuée la leçon du disner, tant que bon sembloyt : le reste estoyt consommé en bons propous tous lettrez et utiles. Après grâces rendues, se addonnoyent à chanter musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petits passe-temps qu'on faict ès chartes, ès dez, et guobeletz; et là demouroyent faisans grand chière, s'esbaudissans aulcunes foys jusques à l'heure de dormir; quelquefoys alloyent visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui eussent veu pays estranges.

En pleine nuict, devant que soy retirer, alloyent au lieu de leur logis le plus descouvert veoir la face du ciel : et là notoyent les comètes, si aulcunes estoyent, les figures, situations, aspectz, oppositions et conjunctions des astres.

Puis, avec son précepteur, récapituloyt briefvement, à la mode des Pythagoricques, tout ce qu'il avoyt leu, veu, sceu, faict et entendu au décours de toute la journée.

Si pryoient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et, luy rendant grâces de tout le temps passé, se recommandoyent à sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faict entroyent en leur repos.

(Vie de Gargantua, livre ler, chap. XXI11.)

AMYOT

(1513- 1593)

Jacques Amyot était né de parents pauvres, à Melun. Il fit ses études à Paris, en servant de domestique ses camarades de collége. Il fut ensuite précepteur particulier, et professeur de grec et de latin à l'Université de Bourges. Son savoir et son mérite lui firent confier l'éducation des fils de Henri II. Charles IX, un de ses élèves, devenu roi, le nomma évêque d'Auxerre, grand aumônier de France, conseiller d'État et recteur de l'Université. On a d'Amyot une traduction des OEuvres complètes de Plutarque, de Longus et de Diodore de Sicile. Quoique traducteur, il est considéré comme un génie naturel et original. Peu d'écrivains connurent mieux le caractère de notre langue. Son style clair, facile, gracieux, abondant jusqu'à la redondance, rappelle un peu celui de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre.

Mort de Philopemen

Philopoemen, surnommé le dernier des Grecs, venait d'être élu à soixante et dix ans généralissime de la ligue achéenne pour la huitième fois, lorsqu'il apprit la révolte de Dinocrate, préteur de Messène, vendu aux Romains. Il marcha contre lui, fut fait prisonnier et condamné à boire la ciguë, en 183 avant J.-C.

Si furent ceux qui étaient demeurés dans la ville de Messène épris de merveilleuse joie, quand ils entendirent cette nouvelle; et accoururent tous aux portes de la ville pour le veoir arriver : mais quand ils virent qu'on le traînait ainsi contumélieusement (outrageusement) lié et garrotlécontre la dignité de tant d'honneurs qu'il avait reçus en sa vie, et de tant de trophées et de victoires qu'il avait gagnées, la plupart en eut pitié, jusqu'à leur en venir les larmes aux yeux, en considérant l'infirmité de la nature

humaine, où il y a si peu de fiance que c'est moins que rien. Ainsi commença peu à peu à courir un propos de douceur par les bouches du peuple, qu'il fallait avoir souvenance des grâces qu'il leur avait faites auparavant, et de la liberté qu'il leur avait rendue, quand il chassa de Messène le tyran de Nabis. Au contraire, il y en avait d'autres, mais bien peu, qui, pour gratifier à Dinocrate, disaient qu'il lui fallait donner la géhenne (torture), et puis le faire mourir comme un très-dangereux ennemi et qu': ne pardonnait jamais depuis qu'on l'avait une fois offense: au moyen de quoi il serait plus à craindre à Dinocrate, s'il s'échappait après avoir reçu de lui une telle ignominie, et avoir été prisonnier entre ses mains, qu'il n'était auparavant : toutefois à la fin ils le portèrent en un certain caveau dessous terre qu'ils appellent le trésor, lequel n'a ni air ni lumière de dehors aucunement, ni porte, ni demie (demi-porte), sinon une grosse pierre dont on bouche l'entrée : ils le dérobèrent là-dedans, et puis refermèrent le pertuis (l'ouverture) avec la pierre, et mirent des hommes armés à l'environ pour le garder...

Mais Dinocrate ne craignait rien plus que le délai du temps, parce qu'il se doutait bien que c'était ce qui seul pourrait sauver la vie à Philopemen. Par quoi, pour prévenir toutes les provisions que les Achéens y pourraient donner, quand la nuit fut venue, et que tout le peuple messénien se fut retiré, il fit ouvrir le caveau, et y fit dévaler l'exécuteur de haute justice, avec un breuvage de poison pour lui présenter, lui commandant de ne partir d'auprès de lui qu'il ne l'eût bu. Or était Philopoemen, lorsque l'exécuteur entra, couché sur un petit manteau, non qu'il eût envie de dormir, mais bien le cæur serré de douleur et l'entendement troublé d'ennui. Quand il vit de a lumière et cet homme auprès de lui, tenant en sa main un gobelet où était le breuvage du poison, il se leva en son séant, mais ce fut à grand peine, tant il était faible,

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et prenant le gobelet demanda à l'exécuteur s'il n'avait rien ouï dire des chevaliers qui étaient venus avec lui, principalement de Lycorlas (1). L'exécuteur lui fit réponse que la plupart s'était sauvée. Adonc il fit un peu de signe de la tête seulement, et en le regardant d'un bon visage, lui dit : « Il va bien, puisque nous n'avons pas été malheureux en tout et partout. » Et sans jeter autre voix ni dire autre parole, il but tout le poison, et puis se recoucha comme devant; si ne fit pas sa nature grande résistance au poison, tant son corps était débile, mais en fut tantôt étouffé et éteint.

(Vie de Philopoemen.)

MONTAIGNE

(1533-1592)

Michel, seigneur de MONTAIGNE, naquit au château de ce nom, en Périgord. A vingt et un ans, il fut nommé conseiller au parlement de Bordeaux, et il sut s'attirer l'estime et la considération générale. Son caractère insouciant, exempt d'ambition, ennemi de toute contrainte, et son amour pour une vie tranquille le firent renoncer à ces fonctions assujettissantes. Il se retira dans son château, et partagea son temps entre la philosophie, la littérature et les soins de sa maison. Il lui vint dans l'idée d'écrire, et il se mit à raconter ses pensées et ses sentiments dans un livre auquel il donna le nom d'Essais. Ce sont des causeries pleines de finesse et de naïveté sur toutes sortes de sujets. Montaigne prend un sujet au hasard, l'examine ; il rappelle et commente avec grâce ce qu'ont écrit les anciens et

1. Lycorlas, père de l'historien Polybe, devint chef des Achéens, et vengea la mort de Philopæmen par le pillage de Messine.

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