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CALVIN

(1509–1564)

Joan CALVIN, fils d'un tonnelier ou d'un procureur fiscal de Noyon, étudiait à l'école de droit de Bourges, lorsqu'il embrassa la réforme. Forcé de fuir, il se retira successivement à Nérac, à Bâle, puis à Strasbourg. En 1541, les habitants de Genève le nommèrent leur pasteur. Il alla s'établir dans cette ville, et y exerça jusqu'à sa mort une autorité despotique.

Ce chef des réformés, qui, de l'aveu de Bossuet, écrivait aussi bien qu'homme de son temps, est un des pères de notre prose. Son Institution chrétienne, ou exposition des principes de la nouvelle doctrine, est écrite tout entière d'un style ferme, nerveux, précis, avec plus d'un trait de haute éloquence. Parmi les autres ouvrages de Calvin, on distingue encore un Traité de la Cène, des Commentaires sur l'écriture suinte, des Sermons, etc.

Persécution contre les Calvinistes

Considérez, Sire, toutes les parties de nostre doctrine, et nous jugez les plus pervers des pervers, si vous ne trouvez manifestement que nous sommes oppressés, et recevons injures et opprobres, pourtant que nous mettons notre espérance en Dieu vivant, pourtant que nous croyons que c'est la vie éternelle de connoistre un seul vrai Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ. A cause de cette espérance, aucuns de nous sont détenus en prison, les autres fouettés, les autres menés à faire amendes honorables, les autres bannis, les autres cruel. lement affligés, les autres échappent par fuite : tous sommes en tribulation; tenus pour maudits et exécra

bles, injuriés et traités inhumainement... Et cependant nous ne laissons point de prier Dieu pour vostre prospérité et celle de vostre règne... Le Seigneur, roy des roys, veuille establir vostre thrône en justice, et vostre siége en équité!

(Épitre dedicatoire à Fruncois Jer,

chrétienne.)

Institution

RABELAIS

(1483-1553)

François RABELAIS était fils d'un aubergiste de Chinon. I paraît qu'il commença de bonne heure.cette vie joyeuse, bouf. fonne, débauchée, impie, qu'il mena jusqu'à sa mort. Il fut successivement cordelier, bénédictin, prêtre séculier, médecin à Montpellier, à Lyon, à Rome, et curé de Meudon. Il a écrit la Vie de Gargantua et de Pantagruel, histoire de deux géants père et fils, où il a exprimé toutes ses idées et épanché toute son humeur sur les hommes et les choses de son temps : c'est une satire burlesque du xvie siècle, écrite par un philosophe cyni. que, quelquefois critiquant avec une raison supérieure les vices, les abus et les ridicules de son temps, et devançant, sur l'éducation, la politique, la morale et la législation, les idées de ses contemporains, mais plus souvent s'abandonnant aux plus grossières bouffonneries, et jouet, comme un homme ivre, d'une parole sans frein. Il y a dans ce livre beaucoup de bien et beaucoup de mal; « Il passe bien au delà du pire quand il est mauvais, a dit La Bruyère; et, quand il est bon, il va jusqu'à l'exquis et l'excellent. »

Peu d'écrivains ont fait plus pour notre langue que Rabelais; il lui a donné une foule d'expressions et de tours empruntés au grec, au latin, à l'arabe, à l'anglais, à l'italien et à l'allemand. Son style a une richesse, une souplesse et une abondance qu'on ne trouve dans aucun écrivain de la première moitié du XVIe siècle.

Éducation de Gargantua

Quand Ponocrates congneut la vitieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en lettres; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence... Pour mieulx ce faire, l'introduisoit ès compaignies des gens sçavans qui là estoyent, à l'émulation desquels luy creut l'esperit et le désir d'estudier aultrement, et se faire valoir.

Après, en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoyt heure quelconque du jour : ains tout son temps consommoyt en lettres et honneste sçavoir. S'esveilloyt doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendant qu'on le frottoyt, luy estoyt leue quelque pagine de la divine Escripture, haultement et clèrement, avecques pronunciation compétente à la matière, et à ce estoyt commis ung jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le propous et argument de ceste leçon, souventes foys se adonnoyt à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroyt la majesté et jugements merveilleux... Ce faict, estoyt habillé, pygné, testonné, coiffé, acoustré et parfumé, durant lequel temps on lui répétoyt les leçons du jour d'avant. Luy mesme les disoyt par cueur; et y fondoyt quelques cas praticques concernens l'estat humain, lesquez ilz entendoyent aulcunes foys jusques deux ou troys heures ; mais ordinairement cessoyt lorsqu'il estoyt du tout habillé. Puis, par trois bonnes heures, luy estoyt faicte lecture.

Ce fait, issoyent hors, toujours conférens des propous de la lecture, et se desportoyent en Bracques, ou

1. Jeu de paume situé à Paris.

ès prez, et jouoyent à la balle, à la paulme, à la pile trigone'; gualantement s'exerceans le corps, comme ils avoyent les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'estoyl qu'en liberté : car ilz laissoyent la partie quand leur plaisoyt, et cessoyent la partie ordinairement lorsque suoyent parmi le corps, ou 'estoyent aultrement las. Adonq estoyent très-bien essuez et frottez, et doulce-' ment se pourpienans alloyent veoir si le disner estoyt prest. Là attendens, récitoyent clèrement et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon.

Ce pendant monsieur l'appétit venoyt, et par bonne opportunité s'asséoyent à table. Au commencement du repast estoyt leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust prins son vin. Lors (si bon sembloyt) on continuoyt la lecture, ou commencoyent à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers motz, de la vertu, propriété efficace, et nature de tout ce que leur estoyt servi à table: du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de l'apprest d'y celles. Ce que faisant, apprint en peu de temps tous les passaiges à ce compétens en Pline, Athénée, Porphire, Opian, Polybe, Héliodore, Aristoteles, Élian et aultres. Iceulx propous tenuz, faisoyent souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres susditz à table. Et si bien et entièrement relint en sa mémoire les choses dictes que, pour lors, n'estoyt médecin qui en sceust à la moitié tant comme il faisoyt. Après, devisoyent des leçons leues au matin, et rendoyent grâces à Dieu par quelques beaulx canticques faictz à la louange de la munificence et bénignité divine.

Ce faict, on apportoyt des chartes, non pour jouer,

1. Jeu de paume où les trois joueurs étaient rangés en triangle.

mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquels loutes yssoyent de arithmélicque. En ce moyen, entra en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours après disner et souper, y passoyt temps aussi plaisantement qu'il souloyt 1 és dez ou és chartes. A tant sveut d’ycelle et théoricque et praticque, si bien que Tunstala, angloys, qui en avoyt amplement escript, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n'y entendoyt que le hault alemant.

Et non-seulement d'ycelle, mais des aultres sciences mathématicques, comme géométrie, astronomie et musicque. Car ils faisoyent mille joyeulx instrumens et figures géométricques, ou de mesme praticquoyent les canons astronomicques. Après, s'esbaudissoyent à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus ung thème, à plaisir de gorge. Au regard des instrumens de musicque, il apprint à jouer du luct, de l'espinette, de la harpe, de la flûte d'alemant, et à neuf trous, de la viole, et de la sacqueboutte 3.

Ceste heure ainsi employée, se remestoyt à son estude principale par troys heures ou dadvantaige; tant à répéter la lecture matutinale que à poursuivre le livre entreprins, que aussi à escripre, bien traire et former les anticques et romaines lettres. Ce faict, issoyent hors de leur hostel, avecques eux ung jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'escuyer Gymnaste, lequel lui montroyt l'art de chevalerie. Changeant doncques de vestemens, monstoyt sus un coursie, et luy donnoyl cent quarrières, le faisoyt voltiger en l'aer, franchir le foussé,

1. Arait coutume,
2. Évêque de Durbam, secrétaire de Henri VIII.
3. Espèce de tromboce. 4. Tracer.

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