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lui estait si très-rude, que l'on ne dirait point à un valet les outrageuses et rudes paroles qu'il luy disait, et si le craignait tant ledit seigneur, qu'il ne l'eût osé envoyer hors d'avec luy, et si s'en plaignait à ceux à qui il en parlait; mais il ne l'eût osé changer, comme il faisait tous autres serviteurs, pour ce que ledit médecin luy disait audacieusement : « Je sçay bien qu'un matin vous m'envoyerez comme vous faites d'autres : mais par la... (un grand serment qu'il jurait) vous ne vivrez point huict jours après. » De ce mot-là s'épouvantaiờ tant, qu'après ne le faisait que flater, et luy donner, qui lui estait un grand purgatoire en ce monde, veu la grande obéissance qu'il avait ene de toutes gens de bien et de grands hommes....

Ledit seigneur, vers la fin de ses jours, fit clorre, tout à l'entour, sa maison du Plessis -lez-Tours de gros barreaux de fer, en forme de grosses grilles, et aux quatre coins de sa maison, quatre moineaux 1 de fer, bons, grands et espais. Lesdites grilles estajent contre le mur, du costé de la place, de l'autre part du fossé, car il estoit à fond de cuve, et y fit mettre plusieurs broches de fer, massonnées dedans le mur, qui avaient chacune trois ou quatre pointes; et les fit mettre fort près l'une de l'autre. Et davantage ordonna dix arbalestriers à chacun des moineaux dedans lesditz fossez, pour tirer à ceux qui en approcheraient avant que la porte fût ouverte, et voulait qu'ils couchassent ausdits fossez, et se retirassent ausdits moineaux de fer. Il entendait bien que cette fortification ne suffisait pas contre grand nombre de gens, ne contre une armée : mais de cela il n'avait point peur, seulement craignait-il que quelque seigneur, ou plusieurs, ne fissent une entreprise de prendre la place de nuict, demy par. amour, et demy par force, avec quelque peu d'intelligence,

1. Espèce de petit bastion,

et que ceux-là prissent l'authorité, et le fissent vivre comme un homme sans sens, et indigne de gouverner.

La porte du Plessis ne s'ouvrait, qu'il ne fût huict heures du matin, ny ne baissait-on le pont, jusques à ladite heure, et lors y entraient les officiers : et les capitaines des gardes mettaient les portiers ordinaires; el puis ordonnaient leur guet d'archers, tant à la porte que parmy la cour, comme en une place frontière estroite.. ment gardée; et n'y entrait nul que par le guichet, et que ce ne fût du sceau du roy, excepté quelque maistre d’hostel, et gens de cette sorte, qui n'allaient point devers lui, Est-il donques possible de tenir un roy, pour le garder plus honnestement, et en estroite prison, que luy-mesme se tenait! Les cages où il avait tenu les autres, avaient quelques huict pieds en quarré, et luy qui estait si grand roy, avait une petite cour du chasteau à se pourmener; encore n’y venait-il guères, mais se tenait en la galerie, sans partir de là sinon par les chambres, et allait à la messe sans passer par ladite cour. Voudrail-on dire que ce roy ne souffrit pas aussi bien que les autres, qui ainsi s'enfermoit, et se faisait garder, qui estait ainsi en peur de ses enfans, et de tous ses prochains parens, et qui changeait et muait de jour en jour ses serviteurs qu'il avait nourris, et qui ne tenaient bien ne honneur que de luy, tellement qu'en nul d'eux ne s'osait fier, et s'enchaînait ainsi de si estrange chaine et clostures ? Il est vray que le lieu estait plus grand que d'une prison commune, aussi estait-il plus grand que prisonniers communs.

A près tant de peur, et de suspicions, et douleurs, Nostre Seigneur fit miracle sur luy, et le guérit tant de l'ame

que du corps, comme tousjours et accoustume, en faisant ses miracles, car il l'osta de ce misérable monde en grande santé de sens et d'entendement, et de bonne mémoire, ayant receu tous ses sacreniens, sans souffrir douleur que l'on cogneut, mais tousjours parlant jusqués

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à une patenostre avant sa mort. Ordonna de sa sépulture, et nomma ceux qu'il voulait qu'ils l'accompagnassent par chemin, et disait qu'il n'espérait à mourir qu'au samedy, et que Nostre Dame lui procurerait cette grâce, en qui tousjours avait eu fiance et grande dévotion et prière; et tout ainsi luy en advint, car il décéda le samedy, pénultième jour d'aoust, l'an 1483, audit lieu du Plessis, où il avait pris la maladie le lundy devant. Nostre Seigneur ait son ame, et la veuille avoir reçeuë en son royaume de Paradis!

Mémoires, chap. sn.)

SEIZIÈME SIÈCLE

Pendant le moyen âge, l'esprit français ne s'était exercé qu'à raconter. La langue était encore imparfaite : le style de Commines, si supérieur à celui de ses contemporains, est surchargé de conjonctions qui en gènent la marche ; il y a peu de liaison entre les membres des phrases, et souvent il n'y en a pas du tout entre les alinéas et les chapitres.

Au xvie siècle, l'esprit français s'applique à tous les sujets de la pensée, on écrit sur la religion, la philosophie, la morale, la politique, en un mot sur l'humanité considérée du point de vue le plus général. La langue se débarrasse de la plupart de ses défauts, elle perfectionne ses qualités et y ajoute. Elle acquiert de la souplesse, de l'abondance et de la vivacité dans Rabelais ; de la fermeté, de la précision, de l'exactitude dans Calvin ; elle unit les grâces helléniques aux grâces françaises dans Amyot; enfin, elle devient colorée et pittoresque dans Montaigne, qui écrivit le premier ouvrage populaire en prose française.

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