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souci que celui de trouver et de dire le plus clairement possible ce qui est raisonnable et utile.

En fait de style, le grand écrivain dont nous parlions tantôt, Chateaubriand, a été malheureusement d'un mauvais exemple. C'est lui qui, avec l'autorité de son remarquable talent, a contribué à répandre le goût de ces tons éclatants empruntés au monde sensible, de ces antithèses à effet qui éblouissent plus qu'elles n'éclairent, de ces adjectifs qui marquent le relief et la forme des objets, plutôt que les qualités morales des hommes. Ce qu'il a cherché dans ses voyages, ce ne sont point les enseignements qu'auraient pu offrir à l'observateur réfléchi les ruines des empires écroulés de l'Orient ou les mâles efforts du puissant peuple qui grandissait en Amérique, mais des formes nouvelles et des couleurs brillantes pour peindre ses séduisants tableaux. Il regardait et il faisait voir les choses plus avec les yeux du corps qu'avec la vue de l'esprit, et il voulait lulter en écrivant avec l'art de Ruysdael et de Claude Lorrain. Les auteurs qui l'ont imité ont encore exagéré cette façon d'écrire, et il en est résulté que, ce goût se répandant, la langue française est devenue moins propre aux déductions claires et aux raisonnements serrés. Comme on se fatigue vite de ce qui n'est pas simple, la nouveauté passée, écrivains et public se sont dégoûtés du style enflé, de la couleur locale, du pittoresque, du genre moyen âge et sentimental, et du romantisme. Il s'en est suivi une lassitude qui dure encore, et je ne sais quelle recherche inquiète de la simplicité, qui est trop loin encore du naturel.

Je n'ai pas l'espoir dans cette étude d'avoir indiqué toutes les causes du déclin de la littéraire romantique et de l'espèce d'atonie qui en a été la suite. J'ai seulement voulu meltre en lumière ce qui m'a paru être la cause principale de ce fait et quelques-unes des circonstances qui l'ont caractérisé. Le défaut d'une foi vive en philosophie comme en religion, le manque de convictions arrétées et de passion vigoureuse pour la vérité, d'où est résulté chez les sages une trop grande circonspection et chez les ardents un grand assujettissement à l'imagination et aux sens; puis, comme conséquences secondes, l'industrialisme littéraire, une importance exagérée accordée au roman, un style surchargé d'images, d'épithèles et de termes impropres, au grand détriment de la clarté des idées et de la force de l'entendement, telles sont, je crois, quelques-unes des causes qui ont empêché le mouvement romantique de produire tout ce qu'il promettait. Aujourd'hui les derniers excès de ce romantisme grossier que l'on a appelé réalisme, paraissent marquer la fin d'une évolution qui, après un brillant début, a bien rapidement déchu, mais qui, par ses meilleurs côtés, a néanmoins produit plus d'un résultat utile et définitivement acquis. Un nouveau mouvement intellectuel semble s'annoncer. A eu croire certains signes, on dirait que les esprits se réveillent. Fatigué des oeuvres de pure fiction, on revient à celles qui touchent aux intérêts sérieux de l'humanité. Déjà en religion, en philosophie, en politique, en économie politique, les questions les plus graves provoquent l'étude des esprits fermes et des caractères géné

reux.

Il faut désormais que l'homme de lettres remonte aux sources les plus hautes de la vérité et qu'il prenne des sujets dignes de la gravité des circonstances que le monde traverse. La littérature a exercé sur le dernier siècle un empire souverain, et les rois se faisaient les disciples des écrivains, parce que ceux-ci traitaient de ce qui intéresse vraiment l'avenir du genre humain. Il faut que de nos jours ils remplissent la même mission, qu'ils éclairent les peuples, qu'ils inspirent la tribune et la chaire, et les remplacent au besoin. Le siècle avance; déjà il se précipite vers son terme. Si l'imagination et la fantaisie, fées charmantes mats trompeuses, ont exercé trop d'empire sur ses premières années, c'est à la raison, conseillère plus austère mais plus sûre, à guider ses dernières.

FIN

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