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nous punir ou nous ramener, il lui suffit de nous livrer à notre propre ceur; c'est de nos désordres mêmes que sort l'expiation.

Si on n'attend plus de la justice divine ces coups de théâtre qui dénouent le drame de façon terrible et soudaine, encore moins s'imagine-t-on qu'un grand homme paraisse subitement au milieu d'une société inerte, pour la pétrir à son gré, et l'animer de son souffle, ainsi qu'un autre Prométhée. Le génie a sa place dans l'histoire, et plus large qu'on ne la lui mesure de nos jours, mais le héros n'arrive qu'à son heure ; il faut que la scène lui soit préparée. A vrai dire, ce n'est qu'un acteur favori qui joue le premier rôle dans une pièce qu'il n'a pas faite. Pour que César soit possible, il faut que la plebe romaine, avilie et corrompue, en soit tombée à demander un maître. A quoi bon la vertu de Washington, si le général n'eût été compris et soutenu par un peuple amoureux de la liberté?

On sent cela ; mais par malheur la science est nouvelle et mal établie. Rassembler les faits est une cuvre pénible, et sans éclat; il est plus aisé d'imaginer des systèmes, d'ériger un élément particulier en principe universel, et de rendre raison de tout par un mot. De là ces brillantes: théories qui poussent et tombent en une saison : influence de la race ou du climat, loi de décadence, de retour, d'opposition, de progrès. Rien de plus ingénieux que les idées de Vico, de. Herder, de Flegel ; mais il esti trop évident que malgré des parties solides, ces constructions ambitieuses ne reposent sur rien. Au travers de ces forces fatales qui entraînent l'humanité vers une destinée qu'elle ne peut fuir, où placer la liberté? Quelle part d'action et de responsabilité reste-t-il à l'individu? On dépense beaucoup d'esprit pour tourner le problème au lieu de le résoudre; mais qu'importenti ces poétiques chimères ? la seule chose qui nous intéresse est la seule qu'on ne nous dise pasi;

Si l'on veut écrire une philosophie de l'histoire que puisse avouer la science, il faut changer de méthode et revenir à l'observation. Il ne suffit pas d'étudier les événements qui ne sont que des effets, il faut étudier les idées qui ont amené ces événements, car ces idées sont les causes, et c'est là que parait la liberté. Quand on aura dressé la généalogie des idées, quand on saura quelle éducation chaque siècle a reçue, comment il a corrigé et complété l'expérience des ancêtres, alors il sera possible de comprendre la course du passé, peut-être même de pressentir la marche de l'avenir..

Qu'on ne sy trompe pas. La vie des sociétés, comme celle des

individus, est toujours régie et déterminée par certaines opinions, par une certaine foi. Alors même que nous n'en avons pas conscience, nos actions les plus indifférentes ont un principe arrêté, un fondement' solide. C'est ce qui explique l'universelle influence de la religion. Si l'on prend un homme au hasard, ce qui frappe à première vue, c'est son égoïsme et ses passions, peut-être même en toute sa conduite n'aperçoit-on pas d'autre mobile ; si l'on prend toute une nation, on voit qu'au-dessous de ces passions individuelles qui se contrarient et se balancent, il y a un courant d'idées communes qui finit toujours par l'emporter. Ouvrez l'bistoire; il n'est pas un grand peuple qui n'ait été le porteur et le représentant d'une idée. La Grèce n'est-elle pas la patrie des arts et de la philosophie, Rome le modèle du gouvernement et de la politique, Israël l'expression du monothéisme le plus pur? Aujourd'hui, qu'est-ce qui représente pour nous la science, n'est-ce pas l'Allemagne ? l'unité, n'est-ce pas la France ? la liberté politique, n'est-ce pas l'Angleterre ? Voilà une de ces vérités évidentes qui s'imposent à la science, et qu'il lui faut examiner.

Faire l'histoire des idées, en suivre pas à pas la naissance, le développement; lá chute ou la transformation, c'est aujourd'hui l'étude la plus nécessaire, celle qui chassera de l'histoire ce nom de hasard qui n'est que l'excuse de notre ignorance. Ainsi observées, la religion; la politique, la science, les lettres, les arts ne sont plus quelque chose d'extérieur; l'objet d'une noble curiosité, c'est une part de nousmêmes, un élément de notre vie morale. Cet élément, nous l'avons reçu de nos pères comme le sang qu'ils nous ont donné; le rejeter est impossible ; ,le modifier, voilà notre euvre de chaque jour. C'est là le! règne de la liberté.

Ces altérations qui se font peu à peu par l'effort de l'esprit humain, c'est le plus curieux et le plus utile spectacleque nous offrel'histoire. Les générations sont entraînées par certains courants qui, partis d'une faible origine, grossissent lentement; puis s'épandent au loin, et après avoir tout couvert du bruit de leurs eaux, s'affaiblissent et se perdent comme le Rhin en des sables sans nom. Cherchez l'origine de lâ'réforme, il vous faudra remonter en tâtonnant jusque dans la nuit: du moyen âge; mais au temps de Wielef et de Jean Hus, on entend l'idée qui monte et qui gronde, prête à tout renverser. Deux sièeles après Luther le fleuve est rentré dans son lit; de cette furie religieuse qui a bouleversé l'Europe il ne reste que des querelles de théologiens; c'est à d'autres désirs que l'humanité s'abandonne. Où cominence

ce violent amour d'égalité qui triomphe avec la révolution française ? nul ne le saurait dire, mais longtemps avant 1789 on sent le souffle de l'orage, on voit tomber pierre à pierre cette société décrépite, que ne relie plus ni la foi politique ni la foi religieuse; chaque

jour précipite la ruine qui va tout écraser. Ce vieux chêne féodal, à : l'ombre duquel tant de générations ont grandi, qui le fait éclater? une idée !

Ces forces terribles qui changent la face du monde, ne peut-on les suivre que dans l'histoire? Faut-il que l'explosion les ait épuisées pour qu'elles nous livrent leur secret. Quand l'idée est toute vivante n'en peut-on mesurer la puissance? est-il impossible d'en calculer la courbe et la projection? pourquoi non ? L'humanité n'a-t-elle pas assez vécu pour se connaître elle-même? Qui empêche de constituer la science morale à l'aide de l'observation ? En viendra-t-on à la découverte de lois certaines, finira-t-on par prévoir l'avenir? oui et non, suivant le sens qu'on attache au mot de prévision. L'astronomie nous annonce à jour fixe une éclipse qui n'aura lieu que dans un siècle, elle ne peut nous dire quel temps il fera demaịn; elle connaît la marche fixe des corps célestes, les phénomènes variables de l'atmosphère lui échappent. Ainsi en est-il de la science politique. Elle ne vous dira pas ce que la France fera ou voudra dans six mois; il y a dans nos passions une inconstance qui défie le calcul; mais peutêtre vous dira-t-elle avec assez de vraisemblance ce que la France ou l'Europe penseront dans dix ans sur un point donné.

Cette assertion, même ainsi réduite, paraîtra sans doute téméraire; j'en veux faire l'expérience à mes dépens. Au risque de passer pour faux prophète, je me propose d'étudier une idée qui, méconnue aujourd'hui, réussira, selon moi, dans un prochain avenir. Cette idée, qui du reste n'est pas nouvelle, mais dont l'heure n'a pas encore sonné, c'est que l'État, ou si l'on veut la souveraineté, a des limites naturelles où finit son pouvoir et son droit. En ce moment, si l'on excepte l'Angleterre, la Belgique, la Hollande et la Suisse, une pareille idée n'a point de cours en Europe. L'État est tout, la souveraineté n'a pas de bornes, la centralisation grandit chaque jour. A ne considérer que la pratique, jamais l'omnipotence de l'État n'a été plus visiblement reconnue; à considérer la théorie, cette omnipotence est sur le déclin. Tandis que l'administration avance de plus en plus, la science combat cet envahissement, elle en signale l'injustice et le danger, Combien de temps durera cette lutte ? il est difficile

de le dire; mais il y a une loi pour les intelligences, et il est permis de croire sans trop de présomption que si aujourd'hui une minorité d'élite combat pour la vérité, cette minorité finira par avoiravec elle le pays tout entier.

Pour connaître à fond l'idée régnante, l'idée que se font de l'État ceux qui, en Europe, sont à la tête des affaires, il faut rechercher comment cette idée s'est formée, car elle a une généalogie, elle est fille des siècles, et c'est justement parce qu'elle a grandi peu à peu qu'elle vieillira de même. Son passé nous répond de l'avenir.

Chez les Grecs et chez les Romains (ce sont nos ancêtres politiques), l'État ne ressemble qu'en apparence à nos gouvernements modernes. Il y a un abîme entre les deux sociétés. Chez les anciens, point d'industrie, point de commerce, la culture aux mains des esclaves; on n'estime, on ne considère que le loisir; la guerre et la politique, voilà les seules occupations du Romain. Quand il ne se bat pas au loin, il vit sur la place publique dans le perpétuel exercice de la souveraineté; c'est une fonction que d'être citoyen. Électeur, orateur, juré, juge, magistrat, sénateur, le Romain n'a et ne peut avoir qu'une vertu : le patriotisme; qu'un vice : l'ambition. Ajoutez qu'il n'y a point de classe moyenne, et qu'à Rome on trouve de bonne heure l'extrême misère près de l'extrême opulence, vous comprendrez que chez les anciens la liberté n'est que l'empire de quelques privilégiés.

Sous un pareil régime, on n'imagine point que personne ait des droits contre la cité; l'État est le maître absolu des citoyens. Ce n'est pas à dire que le Romain soit opprimé; mais, s'il a des droits, ce n'est pas en sa qualité d'homme, c'est comme souverain. Il ne songe pas à une autre religion que celle de ses pères; le Jupiter Capitolin peut seul défendre les enfants de Romulus. La pensée n'est pas gênée, car on peut tout dire sur le Forum; la parole est publique, l'éloquence gouverne. La liberté n'est pas menacée, qui oserait mettre la main sur un citoyen, fût-il en haillons ? On pousse si loin le respect du nom romain, que la peine s'arrête devant le coupable. Que le condamné abdique, comme un roi qui descend de son trône, qu'il se fasse inscrire en quelque autre cité, la loi ne le connaît plus, la vengeance publique est désarmée.

Il est peu nécessaire de juger ces antiques constitutions, elles n'ont pour nous qu'un intérêt de curiosité; nous avons d'autres besoins et d'autres idées. Une société industrieuse et commerçante a mieux à faire qu'à passer des journées oisives au forum; la vie publique n'est

plus qu'une faible part de notre existence; on est homme avant d'être citoyen, et si les modernes ont une prétention politique, c'est moins de gouverner par eux-mêmes que de contrôler le gouvernement. D'un autre côté, l'imprimerie a détruit l'importance de la place publique, et créé une force autrement redoutable qu'une centaine de plébéiens rassemblés autour de la tribune; c'est l'opinion, élément insaisissable, et avec lequel cependant il faut compter. Enfin la religion n'est pas pour nous une vaine cérémonie, elle nous-impose des devoirs et nous donne des droits sur lesquels l'État n'a point de juridiction. L'imitation de l'antiquité ne peut donc que nous égarer; nos pères en ont fait la rude expérience quand des législateurs malbabiles ont essayé de les travestir tour à tour en Spartiates et en Romains; mais peutêtre nous reste-t-il de cet antique levain plus que ne le comporte notre société.

Tant que: Rome fut une république, c'est-à-dire une aristocratie toute-puissante, cette noblesse qui jouissait d'une liberté souveraine ne sentit pas le danger de sa théorie de l'État. Cette poignée de privilégiés pillait le monde sans se soucier de la servitude qu'elle répandait au dehors de la corruption qu'elle semait au dedans; mais quand le peuple eut appris à se vendre, il suffit d'une main hardie pour en finir avec le monopole de quelques grandes familles; sous la pression de la servitude universelle, la liberté romaine fut écrasée; tout fut province, il n'y eut plus dans le monde d'autre loi que la volonté de l'empereur.

Ce qu'était ce despotisme, qui embrassait tout, et auquel on ne pouvait échapper que par la mort, il nous est difficile de l'imaginer; nous qui vivons au milieu d'une civilisation adoucie par le christianisme, et tempérée par le voisinage d'autres peuples libres et chré tiens. Tout était dans la main de l'empereur, armée, finances, adininistration, justice, religion; éducation, opinion, tout jusqu'à la propriété et à la vie du moindre citoyen. Aussi ne faut-il pas s'étonner que de bonne heure les Romains aient adoré l'empereur. Vivant, c'est un Numen, une divinité-protectrice; mort, c'est un Divus; un dést génies tutélaires de l'empire: Dans le langage de la chancellerie, cette main qui scelle les lois est divine; les paroles de l'empereur sont des oracles; dans ses titres pompeux, ce souverain d'unjour ne laisse même pas à Dieu son éternité.

Comment gouvernait l'empereur? par lui-même sous les premiers" Césars, comme on en peut juger par les lettres de Trajan à Pline;

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