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plus tard, à mesure que les dernières libertés municipales s'évanouissent, c'est l'administration, ce sont les bureaux qui pensent et agissent pour le monde entier. Qui étudie les inscriptions, qui ouvre le code de Théodose ou celui de Justinien, se trouve en face d'une centralisation qui va toujours en grandissant, jusqu'à ce qu'elle aitétouffé la société sous son effroyable tutelle. Sil'on veut se faireune notion juste de ce que pouvait être l'empire au moment de l'invasion barbare, que l'on considère la Chine d'aujourd'hui. On y apprendra comment, par l'excès même du gouvernement, les règles les plus sages, appliquées par des magistrats intelligents, peuvent en quelques siècles énerver un peuple obéissant et le mener à l'esclavage et à la mort.

Parmi les causes de la décadence impériale, il faut placer, et non pas au dernier rang, la fausse idée que les Romains se faisaient de l'État. C'était l'antique notion de la souveraineté populaire. En théorie la république durait toujours, le prince n'était que le représentant de la démocratie, le tribun perpétuel de la plébe. Quand les jurisconsultes du troisième siècle étudient le pouvoir de l'empereur, ils en arrivent à cette conclusion : que la volonté du prince'a force de loi; Quod principi placuit legis habet vigorem; la raison qu'ils en donnent est que le peuple lui a transmis tous ses pouvoirs. C'est ainsi que de l'extrême liberté ils tirent l'extrême servitude:

Contre cette théorie qui les écrasait, on ne voit pas que les Romains aient jamais protesté. Tacite regrette la république, et félicite Trajan d'avoir mêlé deux choses qui, à Rome, n'allaient guère de compagnie, le principat et la liberté; mais il n'imagine pas qu'on puisse limiter la souveraineté. Des magistratures divisées, annuelles et respon sables, voilà tout ce qu'avait imaginé la sagesse des anciens; c'était! une garantie politique qui protégeait l'indépendance du citoyen; la garantie détruite, tout fut perdu et sans retour.

Pour introduire dans le monde une meilleure notion de l'État, il! fallut une religion nouvelle: C'est l'Évangile qui a renversé les idées antiques, et qui par cela même a ruiné l'ancienne société et créé les temps nouveaux. «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » est un adage que nous répétons souvent, sans nous douter que dans cette maxime aujourd'hui vulgaire il y avait un démenti donné à la politique romaine, une déclaration de guerre au despotisme impérial. Là où régnait une violente unité, le Christ proclamait la séparation; désormais dans le même homme il fallait distinguer le

citoyen et le fidèle, respecter les droits du chrétien, s'incliner devant la conscience de l'individu; c'était une révolution.

Les empereurs ne s'y trompèrent pas, les grands empereurs moins que les autres. De là le caractère des persécutions, caractère qu'on n'a pas assez remarqué. C'est au fanatisme, c'est à la cruauté des princes qu'on fait remonter la cause des persécutions; rien n'est moins vrai: le crime fut tout politique. Ce fut au nom de l'État, au nom de . la souveraineté enfreinte et des lois violées qu'on emprisonna et qu'on tua les chrétiens. Oté ce monstre de Néron qui livre les premiers fidèles au supplice pour détourner la haine populaire sur une secte méprisée, quels sont les empereurs qui persécutent? Est-ce Commode? il est entouré de chrétiens; est-ce Héliogabale ? il ne pense qu'à sa divinité syrienne; est-ce Caracalla? il n'y a guère de martyrs sous le règne du fratricide. Ceux qui versent le sang des chrétiens, ce sont les princes les plus sages, les plus grands administrateurs, Trajan, Marc-Aurèle, Sévère, Dèce, Dioclétien. Et pourquoi ? c'est qu'ils veulent maintenir à tout prix l'unité de l'État; or, cette unité est absolue ; elle comprend la conscience comme le reste ; il lui faut l'homme tout entier. Quels reproches fait-on aux chrétiens ? ce sont des athées, des ennemis de l'État, des séditieux en révolte contre les lois. Ces accusations nous semblent aussi puériles qu'odieuses, les Romains les trouvaient justes ; à leur point de vue ils avaient raison. Les chrétiens étaient des athées au sens des lois romaines, puisqu'ils n'adoraient pas les dieux de la patrie, et que pour les anciens il n'y en avait point d'autres; ils étaient des ennemis de l'État, puisque toute la police de l'empire reposait sur la religion et l'absolue soumission du citoyen; c'étaient des séditieux, puisqu'ils se réunissaient secrètement au mépris des lois jalouses qui défendaient toute espèce de college ou d'association. Les reproches que les païens adressaient aux chrétiens sont ceux-là même que sous Louis XIV on faisait aux protestants. Dans une société, qui par l'idée de l'État se rapprochait de la société romaine, les protestants étaient aussi des gens qui méprisaient la religion nationale, qui brisaient l'unité de gouvernement, qui se réunissaient malgré la défense des lois ; c'étaient d'abominables séditieux que le juge envoyait aux galères sans douter de leur crime. Les premiers chrétiens, les protestants du dix-septième siècle avaient-ils raison de ne point obéir à la loi politique? Je réponds oui, c'était leur droit et leur devoir; ils suivaient l'ordre que leur donnait l'Évangile.

Mais ce devoir et ce droit, les magistrats, romains ou français, ne le comprenaient pas; il en sera ainsi chaque fois que l'État, tirant tout à soi, ne voudra rien reconnaître en dehors de sa souveraineté; monarchie ou république, ce sera toujours la tyrannie.

A vrai dire, cette conception de l'État était si générale et si forte, que les premiers chrétiens ne se révoltent qu'à demi contre la loi qui les écrase; ils n'ont même pas l'idée d'une réforme politique qui leur ferait une place dans l'empire. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on ferme les yeux sur leurs paisibles réunions, c'est qu'on les tolère, de la même façon qu'on a toléré les juifs au moyen âge, comme un peuple inférieur dont l'État ne s'inquiète pas. Tertullien est convaincu que si l'empire romain venait à tomber, le monde finirait; il lui est plus facile de croire au bouleversement de toutes choses qu'à la transformation de ce gouvernement qui l'opprime. Origène est, je crois, le premier, qui, avec la hardiesse et le génie d'un Grec, ait envisagé d'un autre façon l'avenir; lui seul en son temps osa prévoir que le christianisme pourrait devenir la religion universelle sans que la terre et les cieux en fussent ébranlés '.

C'était là un de ces éclairs qui passent et s'éteignent dans la nuit. Personne ne releva l'idée d'Origène, personne ne mit en doute l'éternité de l'empire. La souveraineté de l'État n'était pas un article de foi politique moins arrêté; cette idée avait jeté de si profondes racines que le christianisme n'en put triompher; å vrai dire, l'Église ne l'essaya même pas. Lorsque Constantin, qui devait aux chrétiens une part de sa fortune, associa l'Église à sa puissance, il n'y eut guère qu'Athanase qui eut je ne sais quelle noble inquiétude, et qui s'effraya de voir des magistrats poursuivre violemment l'hérésie. Les évêques entrèrent avec joie dans les cadres de l'administration impériale; ils prirent aux pontifes païens leurs priviléges, leurs titres, leurs honneurs, comme ils prenaient au paganisme ses temples et ses fondations; rien ne fut changé dans l'État, il n'y eut que quelques fonctionnaires de plus, et au-dessus d'eux l'empereur, espèce de Janus religieux, grand pontife des païens, évêque extérieur des chrétiens. Qu'on me comprenne bien; autant que personne je reconnais que le christianisme a fait une révolution morale, et la plus grande qu’ait vue le monde; l'Évangile a répandu sur la terre une doctrine et une vie nouvelles; nous en

1. Origène, Contre Celse, VIII, 68.

vivons depuis dix-huit siècles, et je ne vois pas que cette séve divine s'affaiblisse; tout ce que je veux dire, c'est qu'au quatrième siècle, l'Église, la hiérarchie, prit dans l'Etat la place de l'ancien pontificat païen, avec quelques prérogatives de plus. Les évêques furent bientôt de vrais officiers publics, inspecteurs des magistrats, défenseurs des cités, protecteurs des pauvres et des opprimés; parfois aussi sujets plus que dévoués et agents, trop dociles du divin empereur. Qu'on ne m'oppose pas Ambroise repoussant du parvis de son église Théodose encore tout sanglant d'une vengeance abominable, tous les évêques n'étaient pas des Ambroises ni des Athanases; 'avant même d'être baptisé, Constantin rougissait de l'indiscrète et sacrilége flatterie d'un évêque, qui publiquement ne craignait pas de comparer l'empereur au fils de Dieu ; cet évêque ne laissa que trop de suecesseurs.

Était-ce bassesse d'âme, ambition vulgaire; n'était-ce pas l'excès d'un respect religieux pour l'empereur? Les évêques ne voyaient-ils pas dans le chef de l'État un agent divin, un représentant de Dieu sur la terre ? Ce sentiment n'expliquerait-il point, sans le justifier, un dévouement qui trop souvent alla jusqu'à la servilité.? C'est à cette opinion que j'incline; autrement, comment comprendre cette étroite liaison de l'épiscopat et de la royauté qui a duré jusqu'à nos jours? Bossuet ne va guère moins loin que les évêques de Byzance, cependant ce n'était pas une âme ordinaire. Au fond, c'est la vieille idée de la souveraineté de l'État qui a pris un déguisement chrétien. Pourvu que le prince serve l'Église et défende les saines doctrines, tout lui appartient, l'âme aussi bien que le corps de ses sujets. Sous ce masque, on reconnaît l'idolâtrie païenne, le mépris de la conscience et l'adoration de l'empereur. Veut-on savoir ce qu'une pareille théorie emportait de danger pour la religion, que l'on voie ce que devint l'Église grecque. De Constantin à Justinien, la législation ne change pas d'esprit, l'empereur ne fait rien sans consulter les évêques qui emplissent sa cour; où en arrive-t-on? à la servitude de l'Église, servitude qui ne s'est jamais relâchée et qu'aujourd'hui on peut étudier en Orient, et mieux encore à Moscou.

Tandis que l'empire étend chaque jour cette administration qui l'épuise, les barbares s'approchent, et sont bientôt au cæur des provinces. Des bandes farouches ont facilement raison d'une société qui, depuis longtemps désarmée par la jalousie de l'État, n'a même plus le désir de se défendre. Ces barbares apportent avec eux une idée

nouvelle, qui fait leur force; ils ont un souverain mépris pour cette prodigieuse machine qui charme les modernes. Ils ne comprennent rien au peuple qu'ils défendent ou qu'ils pillent. Pour le Romain, l'État est tout, le citoyen n'est rien; pour le Germain, l'État n'est rien, l'individu est tout. Chaque chef de famille s'établit où il veut, ut fons, ut nemus placuit, gouverne sa maison comme il l'entend, reçoit la justice de ses pairs ou la leur rend, s'enrôle en guerre sous le chef qu'il choisit, ne reconnaît de supérieur que celui à qui il se donne, ne paye d'impôt que s'il le vote, et pour la moindre injustice en appelle à Dieu et à son épée. C'est le renversement de toutes les idées romaines, c'est le contre-pied de la société impériale. Chez-les Germains une prodigieuse liberté, une sécurité médiocre; chez les Romains une sécurité très-grande, sauf la crainte du prince et de ses agents, une police vigilante et inquiète, point de liberté.

Cette fière indépendance dura plus d'un jour. Quand le Germain se fut établiren maître dans les provinces que lui abandonnait la faiblesse impériale, il façonna la propriété à son image, et la voulut libre comme lui. Sous les deux premières races, quelle est l'ambition des grands et de l'Église qui, elle aussi, devient un pouvoir barbare? c'est d'obtenir une immunité, c'est-à-dire le droit de gouverner sans contrôle un domaine peuplé de nombreux vassaux. La justice, la police, l'impôt tiennent à la terre, et la suivent en toutes mains. La féoda

lité n'est que la floraison de ce système; c'est la confusion de la propriété et de la souveraineté. Chaque baron est maître de sa terre, chef dans la guerre, juge dans la paix. C'est envers lui seul que ses vassaux ont des devoirs, seul il est obligé envers le suzerain ou le roi. Nous voilà bien loin de l'empire. Plus de centralisation, plus d'unité, une hiérarchie confuse ; à chaque échelon, des droits différents, des engagements divers ; le contrat partout, nulle part l'État. Aucune administration, point d'armée, point d'impôt; rien qui ressemble ni au système romain, ni à notre moderne société.

Cependant il ne faut pas prendre cette confusion pour l'anarchie; l'anarchie ne dure pas cinq siècles; quel peuple la supporterait aussi longtemps? Si odieuse que la féodalité soit restée dans l'bistoire, il ne faut pas non plus lui attribuer toutes les misères du temps. C'est une erreur trop commune que de s'en prendre à une institution tombée, et de rejeter sur elle tous les vices et toutes les souffrances; rien ne prouve que le servage n'eût pas été aussi rude sous une royauté sans

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