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DE L'ÉGALITÉ DES CONDITIONS.

TU

U vois, fage Arifton, d'un œil d'indifférence La grandeur tyrannique & la fière opulence; Tes yeux d'un faux éclat ne font point abufés. Ce monde eft un grand bal, où des fous déguifés, Sous les rifibles noms d'Eminence & d'Alteffe, Pensent enfler leur être & hauffer leur baffeffe. En vain des vanités l'appareil nous furprend: Les mortels font égaux; leur mafque eft différent. Nos cinq fens imparfaits, donnés par la nature, De nos biens, de nos maux, font la feule mesure. Les rois en ont-ils fix? & leur ame & leur corps Sont-ils d'une autre espèce? ont-ils d'autres refforts? C'eft du même limon que tous ont pris naiffance; Dans la même faibleffe ils traînent leur enfance: Et le riche & le pauvre, & le faible & le fort, Vont tous également des douleurs à la mort.

Hé quoi, me dira-t-on, quelle erreur eft la vôtre ! (a)
N'eft-il aucun état plus fortuné qu'un autre?
Le ciel a-t-il rangé les mortels ́au niveau ?

La femme d'un commis, courbé fur fon bureau,
Vaut-elle une princeffe auprès du trône affife?
N'eft-il pas plus plaisant pour tout homme d'église
D'orner fon front tondu d'un chapeau rouge ou verd
Que d'aller, d'un vil froc obscurément couvert,
Recevoir à genoux, après laude ou matine,
De fon prieur cloîtré vingt coups de discipline?
Sous un triple mortier n'eft-on pas plus heureux
Qu'un clerc enfeveli dans un greffe poudreux?

Non; DIEU ferait injufte, & la fage nature
Dans fes dons partagés garde plus de mesure.
Penfe-t-on qu'ici-bas fon aveugle faveur
Au char de la fortune attache le bonheur?
Un jeune colonel a fouvent l'impudence
De paffer en plaifirs un maréchal de France.
Etre heureux comme un roi, dit le peuple hébété:
Hélas, pour le bonheur que fait la majefté?
En vain fur fes grandeurs un monarque s'appuie:
Il gémit quelquefois, & bien fouvent s'ennuie.
Son favori fur moi jette à peine un coup d'œil:
Animal compofé de baffeffe & d'orgueil,
Accablé de dégoûts en inspirant l'envie,
Tour à tour on t'encenfe & l'on te calomnie.
Parle. qu'as-tu gagné dans la chambre du roi?
Un peu plus de flatteurs, & d'ennemis que moi.

Sur les énormes tours de notre observatoire,
Un jour en confultant leur céleste grimoire,
Des enfans d'Uranie un essaim curieux,
D'un tube de cent pieds braqué contre les cieux,
Obfervait les fecrets du monde planétaire.

Un ruftre s'écria; ces forciers ont beau faire,

Les aftres font pour nous auffi-bien que pour eux:
On en peut dire autant du fecret d'être heureux.
Le fimple, l'ignorant, pourvu d'un inftinct fage,
En eft tout auffi près, au fond de fon village,
Que le fat important qui pense le tenir,
Et le trifte favant qui croit le définir. (b)

On dit qu'avant la boîte apportée à Pandore
Nous étions tous égaux; nous le fommes encore.
Avoir les mêmes droits à la félicité,
C'eft pour nous la parfaite & feule égalité.

Vois-tu dans ces vallons ces efclaves champêtres,
Qui creufent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres;
Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main,
Fertilisent la terre en déchirant fon fein?
Ils ne font point formés fur le brillant modèle
De ces pafteurs galans qu'a chanté Fontenelle.
Ce n'eft point Timarette, & le tendre Tircis,
De roses couronnés fous des myrtes affis,
Entrelaçant leurs noms fur l'écorce des chênes,
Vantant avec efprit leurs plaisirs & leurs peines :
C'eft Pierrot, c'eft Colin, dont le bras vigoureux
Soulève un char tremblant dans un foffé bourbeux.
Perrette au point du jour est aux champs la première.
Je les vois haletans, & couverts de pouffière,
Braver dans ces travaux, chaque jour répétés,
Et le froid des hivers, & le feu des étés.
Ils chantent cependant; leur voix fauffe & ruftique
Gaiment de Pellegrin (c) détonne un vieux cantique.
La paix, le doux fommeil, la force, la fanté,
Sont le fruit de leur peine & de leur pauvreté.
Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles,
Sans rien dire à fon cœur, affourdit fes oreilles :
Il ne défire point ces plaifirs turbulens ;

Il ne les conçoit pas; il regrette ses champs;
Dans ces champs fortunés l'amour même l'appelle.
Et tandis que Damis, courant de belle en belle,
Sous des lambris dorés, & vernis par Martin, (d)
Des intrigues du temps compofant fon deftin,
Dupé par fa maîtreffe, & haï par sa femme,
Prodigue à vingt beautés fes chanfons & fa flamme,
Quitte Eglé qui l'aimait pour Chloris qui le fuit,
Et prend pour volupté le fcandale & le bruit;

Colin, plus vigoureux, & pourtant plus fidèle,
Revole vers Lifette en la faifon nouvelle.
Il vient, après trois mois de regrets & d'ennui,
Lui préfenter des dons auffi fimples que lui.
Il n'a point à donner ces riches bagatelles,
Qu'Hébert (e) vend à crédit pour tromper tant de belles.
Sans tous ces riens brillans il peut toucher un cœur;
Il n'en a pas besoin: c'est le fard du bonheur. (ƒ)

L'aigle fière & rapide, aux ailes étendues,
Suit l'objet de fa flamme élancé dans les nues.
Dans l'ombre des vallons le taureau bondiffant
Cherche en paix fa géniffe, & plaît en mugissant.
Au retour du printemps, la douce Philomèle
Attendrit par fes chants fa compagne fidele;
Et du fein des buiffons, le moucheron léger
Se mêle, en bourdonnant, aux infectes de l'air.
De fon être content, qui d'entre eux s'inquiète
S'il eft quelqu'autre espèce, ou plus ou moins parfaite?
Et qu'importe à mon fort, à mes plaisirs préfens,
Qu'il foit d'autres heureux, qu'il foit desbiens plusgrands?
Mais, quoi! cet indigent, ce mortel famélique,
Cet objet dégoûtant de la pitié publique,
D'un cadavre vivant traînant le refte affreux,
Refpirant pour fouffrir, eft-il un homme heureux ?
Non, fans doute; & Thamas qu'un efclave détrône,
Ce vifir déposé, ce grand qu'on emprisonne,
Ont-ils des jours fereins, quand ils font dans les fers?
Tout état a fes maux, tout homme a fes revers.
Moins hardi dans la paix, plus actif dans la guerre,
Charle aurait fous fes lois retenu l'Angleterre ;
Dufréni moins prodigue & docile au bon fens (g)
N'eût point dans la misère avili ses talens. (h)

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Tout eft égal enfin: la cour a fes fatigues ;
L'église a ses combats; la guerre a fes intrigues;
Le mérite modefte eft fouvent obfcurci;

Le malheur eft par-tout, mais le bonheur auffi.
Ce n'eft point la grandeur, ce n'est point la baffefse,
Le bien, la pauvreté, l'âge mûr, la jeunesse,
Qui fait, ou l'infortune, ou la félicité. (i)

Jadis, le pauvre Irus, honteux & rebuté,
Contemplant de Créfus l'orgueilleufe opulence,
Murmurait hautement contre la providence.
Que d'honneurs, difait-il; que d'éclat, que de bien!
Que Créfus eft heureux! il a tout, & moi rien.
Comme il difait ces mots, une armée en furie
Attaque, en fon palais, le tyran de Carie.
De fes vils courtifans il eft abandonné ;

Il fuit, on le pourfuit; il eft pris, enchaîné;
On pille fes tréfors, on ravit fes maîtreffes.
Il pleure; il aperçoit, au fort de ses détreffes,
Irus, le pauvre Irus, qui, parmi tant d'horreurs,
Sans fonger aux vaincus, boit avec les vainqueurs.
O Jupiter! dit-il; ô fort inexorable!

Irus eft trop heureux, je fuis feul miférable.

Ils fe trompaient tous deux, & nous nous trompons tous.
Ah! du deftin d'autrui ne foyons point jaloux.
Gardons-nous de l'éclat qu'un faux dehors imprime.
Tous les cœurs font cachés; tont homme eft un abyme.
La joie eft paffagère & le rire eft trompeur.
Hélas! où donc chercher, où trouver le bonheur?
En tout lieu, en tout temps, dans toute la nature,
Nulle part tout entier, par-tout avec mesure,
Et par-tout paffager, hors dans fon feul auteur.
Il eft femblable au feu dont la douce chaleur

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