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CHAPITRE X.

Des Narrations dans le Genre familier.

L.

Es Fables en seront les exemples ;

mais avant de les rapporter, il paroît e convenable pour l'instruction des jeunes Egens

gens de donner une idée de ce Genre de Poësie, & de mettre en même tems fous les yeux les observations des Maîtres de l'Art fur cette matiere.

La Fable ou l'Apologue est une inf. truction (a) déguisée sous. l'Allégorie d'une action : c'est comme un Poëme Épique en racourci, qui ne le céde au grand que par l'étendue. Elle est composée de deux parties (b), dont on peut appeller l’unę le corps & l'autre l'ame, Le corps est la Fable & l'ame la moralité.

Mais quoique la Fable soit une instruction, elle n'en plaît pas moins. Il est aisé d'en sentir la raison ; c'est premierement parce que l'amour propre eit ménagé dans ces sortes de leçons. Les hommes n'aiment point les préceptes directs ; ils font (9) La Motte,

(6) La Fontaine.

trop

fiers pour s'accommoder de ces Phi losophes, qui semblent commander ce qu'ils enseignent; ils veulent qu'on les instruise humblement, & ils ne se corri. geroient pas s ils croyoient que se corriger fut obéir. Ces forces d'instructions plaisent encore parce que l'esprit est exercé par l'Allégorie , il aime à voir plusieurs choses à la fois, à en distinguer les rapports , & il se complait dans cette pénétration qui l'amuse.

Les qualités essentielles d'une Fable peuvent se réduire aux suivantes.

1°. Une Fable doit être le fimbole d'une vérité; c'est là son essence; car la Fable est une Philosophie déguisée , qui ne badine que pour instruire, & qui instruit d'autant mieux qu'elle amuse.

2°. La vérité qu'on veut apprendre doit être cachée sous une Allégorie. En effet l'Allégorie est le langage qui plaid le plus aux hommes; c'eft elle qui a l'avantage

de nous faire entendre une chose dans le tems qu'elle nous en présente une autre,

&

par le moyen de cette espéce de fupercherie elle donne à notre esprit un exercice doux qui le réjouit & qui lui fait faire un usage de les forces tel qu'il le souhaite.

3. L'image dont on- fe fert pour envelopper cette vérité, doit être juste & naturelle. Ces conditions sont prises de la nature mê ne de notre esprit qui ne fauroit souffrir qu'on l'embaraffe , qu'on l'égare ni qu'on le trompe. Ainsi cette image doit être conforme aux idées

que

les hommes en général ont des choses.

4o. Le recit qui forme le corps de la Fable doit être animé par tout ce qu'il y a de plus riant & de plus gracieux ; & pour y réussir , il faut savoir attacher agréablement l'esprit aux plus petits objets, savoir appliquer de grandes comparaisons aux plus petites choses, ménager de petites descriptions qui jettent du gracieux dans la narration, semer de tems en tems quelques réflexions courtes & rapides comme des traits vifs qui frappent l'esprit, peindre le sentiment avec la naïveté qui le caractérise , en un mot imiter la nature. De ce tout ensemble naît cette gayeté qui est si nécessaire à une Fable & qui produit un effet admirablt. Cet air lui est si nécessaire (a), qu'elle ne sauroit s'en passer; c'est son lustre, c'est la fleur de la beauté, mais ce n'est pas une gayeté

(a) Remi de Saint Maur.

folle & vive qui excite le rire. Celle qui convient à la Fable est plus douce & plus délicate , elle ne va qu'à l'esprit , elle l'anime, le rend attentif par le plaisir qu'elle lui donne. C'est un certain charme, un certain air aimable & facile dont on peut égayer les sujets les plus sérieux.

50. La Fable doit être revêtue d'un stile familier, parce qu'il n'y a que du stile simple & familier que puisse fortir cette gayeté qui doit régner dans une Fable; lui seul peut faire éclore ces graces naïyes qui enchantent, lui seul peut animer un recit, donner du feu à un Dialogue & lui conserver ce beau naturel qui nous ravit fi fort : on doit même remarquer que ce stile est plus propre à l'insinuation que le stile soutenu. Ce dernier est le langage de la méditation & de l'étude ; l'autre est le langage du sentiment. On est en garde contre l'un, & on ne fonge pas à se deffendre de l'autre. Mais ce stile familier ne laisse pas d'avoir son élégance; l'air aisé le caractérise quoiqu'il soit fouvent plus difficile à trouver que le stile foutenu.

Voilà en général le ton que demande la Fable; & c'est le talent

que

Mr. de

la Fontaine (a) posséda au suprême dégré. Il savoit jetter de la gayeté & répandre des graces dans les sujets qui en paroiffent le moins fusceptibles. Il pouvoic parler de tout ce qu'il vouloit ; il favoit relever les idées magnifiques, élever les basses , animer les froides & faire aller avec grace les unes avec les autres. Il fçut en un mot rassembler toutes les beautés dans son stile. On y sent à chaque ligne ce que le riant a de plus gai, ce que le gracieux a de plus attirant. Il rend le familier élégant & nouveau par l'usage qu'il en fait faire, & il joint à toute la liberté du naturel le piquant de la naiveté. Jamais homme n'écrivit avec plus de grace, plus de douceur, plus de finesse , plus de facilité. C'est véritablement le Poëte de la nature. On ne fent nulle part le travail ni la gêne, on diroit que ses Fables sont tombées de la plume, il a surpaffé l'ingénieux inventeur (b) de l’Apologue & fon admirable copiste (c). Il a attrapé le point de perfection dans ce Genre , & ceux qui ont essayé de courir la même

(a) Eloge de Mr. de la Fontaine par divers Egris vains de nos jours, (s) thédre.

(b) Elopfe

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