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CHIMENE.

N'est-ce point un faux bruit ? Le fais-tu bien, Elyire ?

ELVIRE. Vous ne croiriez jamais comme chacun l'ad

mire Et porte jusqu'au Ciel d'une commune voix De ce jeune Héros les glorieux exploits. Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte, Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor

plus prompte : Trois heures de combat laissent à nos Guer

riers Une victoire entiere & deux Rois prisonniers. La valeur de leur Chef ne trouvoit point d'obltacles.

CHIMENE. Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles?

ELVIRE. De ses nobles efforts ces deux Rois sont le prix Sa main les a vaincus & fa main les a pris.

CHIMENE. De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?

ELVIRE. Du Peuple qui par-tout fait sonner ses louanges,

LE

Le nomme de la joie & l'objet & l'auteur,
Son Ange tutélaire & son libérateur.

CHIMENE.
Et le Roi de quel ceil voit-il tant de vaillance?

ELVIRE
Rodrigue n'ofe encor paroître en fa présence;
Mais Dom Diegue ravi lui présente enchaînés
Au nom de ce Vainqueur ces captifs couron-

nés,
Et demande pour grace à ce généreux Prince
Qu'il daigne voir la main qui fauve la Provin-
ce.

CHIMENE. Mais n'est-il point blessé ?

ELVIR E.

Je n'en ai rien appris.
Vous changez de couleur, reprenez vos espritsa

CHIMENĘ.
Reprenons donc aussi ma colere affoiblie ;
Pour m'informer de lui faut-il que je m'oublie?
On le vante, on le loue & mon cæur y consent!
Mon honneur eft muet! mon devoir impuissant!
Silence, mon amour, laisse agir ma colere,
S'il a vaincu deux Rois, il a tué mon pere,
Ces triftes vétemens on je lis mon malheur

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Sont les premiers effets qu'ait produit la valeur, Et quoiqu'on dise ailleurs d'un caur si magna,

nime, Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes refsentimens, Voiles, crêpes, habits, lugubres ornemens, Pompe que me prescrit la premiere victoire, Contre ma passion foutenez bien ma gloiré, Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir, Parlez à mon esprit de mon triste devoir.

Suite du même sujet. Dom Fernand Roi de Castille ayant permis à un Cavalier de fa Cour de se battre contre Rodrigue pour venger Chimene de la mort de son pere, Rodrigue ayant d'aller à ce combat , parle ainsi à Chimene,

RODRIGUE. Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt, Votre refsentiment choisit la main d'un autre Je ne méritois pas de mourir de la vôtre; On ne me verra point en repousser les coups, Je dois plus de respe& à qui combat pour vous, Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils vien,

nent , Puisque c'est votre honneur que les armes foue

; tiennent ,

CÉLÉBRES. 243 Je vais lui présenter mon estomac ouvert, Adorant en la main la vôtre qui me perd.

CHIMENE.

Si d'un triste devoir la juste violence
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance
Prescrit à ton amour une fi forte loi,
Qu'il te rend fans deffense à qui combat pour

moi ;
En cet aveuglement ne perd pas la mémoire
Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
Quand on le faura mort on le croira vairich....
Je t'en vois cependant faire fi peu compte,
Que sans rendre combat tu veux qu'on tę furg

monte.
Quelle inégalité ravale ta vertu ?.
Pourquoi ne l'as-tu plus,ou pourquoi l'avois-tu?
Quoi ! tu n'es généreux que pour me faire ous

de

trage?

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1

S'il ne faut m'offenser n'as-tu point de courage?
Et traites-tu'mon pere avec tant de rigueur,
Qu'après l'avoir vaincu tu fouffres un Vaina,

queur ?
Va, sans vouloir mourir laiffe moi te poursui-

vre, Et deffends ton honneur fi tu ne veux plus vis

yre. . .

244

RODRIGUE. Sans qu'on m'ofe accuser d'avoir manqué de

caur , Sans passer pour vaincu, fans fouffrir un Vaia

queur , On dira seulement : w Il adoroit Chimene, » Il n'a

pas

youlu yivre & mériter sa haine, .; Pour venger son honneur il perdit son amour,

, Pour venger son amante il a quitté le jour, Préférant, quelqu'espoir qu'eut fon ame affer

vie, Son honneur à Chimene & Chimene à la vie...

CHIMENE. Puisque pour t'empêcher de courir au trépas Ta vie & ton honneur sont de foibles appas , Si jamais je t'aimai , cher Rodrigue, en revan

che Deffens-toi maintenant pour m'ôter à Dom

Sanche...: Et fi tu sens pour moi ton cæur encore épris , Sors Vainqueur d'un combat dont Chimene eft Le prix

Cid de Corne

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