Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

le monde, & cela est beau comme le Cid, étoit une louange qui avoit passé en Proverbe. L'ingénieux (a) Auteur de sa vie nous apprend » que Mr. de Corneille avoit

dans son cabinet cette Piéce traduite en s toutes les langues de l'Europe hors l’EC> clavone & la Turque.» Tout le monde fait que cette célébre Piéce excita la jalousie du Cardinal de Richelieu, Ce Ministre , dont le nom fera immortel, par une foiblesse qu'on ne fait comment allier avec ses grandes qualités , y vouloit joindre celle de faire des Piéces de Théâtre;

il
engagea

donc l'Académie Françoise à porter un jugement sur le Cid relativement à la critique qu'en avoit faite Mr. de Scuderi. Comment refuser un Ministre qui protégeoit les talens & qui remuoit à lon gré toute l'Europe ? Cependant les hommes sages qui furent chargés de cette critique >> vinrent à bout de con- server tous les égards qu'ils devoient » d'un côté à un fi grand homme qui ne s cessoit de l'être qu'en cela seul , & de l'autre à l'estime prodigieuse que le Pu

blic avoit conçu du Cid. L'Académie so satisfit le Cardinal, dit Mr. de Fonte,

(a) Mr. de Fontenelle.

snelle , en reprenant exactement tous les > deffauts de cette Piéce, & le Public en z même tems, en les reprenant avec moodération souvent même avec louange.. De là on fit cette remarque, que fi la plus belle Piéce de Théâtre étoit le Cid, la plus faine critique qui eut jamais été faite , étoit celle du Cid.

On peut dire enfin de Corneille qu'il wa donné le premier les véritables régles du Poëme Dramatique , qu'il a découso vert les vraies fources du beau & qu'il w les a ouvertes à tout le monde. Il a jetté le Sublime dans les passions : l'ambition, la colere , la vengeance , la jalousie;

, l'amour même, cette passion fi ridicule, portent chez lui un caractere de grandeur qu'il a créé & que nul autre n'a pû surpafser: aussi a-t-on dit de lui qu'il a trouvé le secret d'exciter dans l'ame cet étonnement que produit la grandeur des sentimens. Par-tout il instruit & il maîtrise tous les hommes indifféremment

par

les maximes, les préceptes, les traits fententieux dont il abonde. Il étoit véritablement digne de faire parler les Rois & les grands hommes convenablement à leur rang & à leur caractere. Quel autre que

lui a mieux rendu le langage de la Majefté Royale & celui des Héros de l'antiquité, dont il nous a déployé toute l'ame? C'est ainsi, nous disons-nous, que ces hommes illustres devoient parler & agir. Ce n'étoit pas sans raison que le Maréchal de Gramont grand pere du dernier Maréchal de ce nom , disoit finement que Corneille étoit le Breviaire des Rois. E » Il faut avouer que dans ses dernieres

Tragédies , les beautés n'y sont pas di v communes, mais aussi y trouve-t-on des - Scénes que Corneille étoit seul capable de faire. C'est ce qu'on remarque dans celle de ses Piéces qui ont eu le moins » de réputation ; comme dans Attila, la w Scéne où ce Prince délibére s'il se doit pallier à l'Empire qui est prêt à tomber sou à la France qui s'éleve. Il en est de » même de la Scéne d’Agésilas & de Ly- sander , dans la Tragédie qui porte le » nom du premier. » Enfin dans les Piéces mêmes qui devroient se sentir du déclin de son âge ; fon même génie s'y fait appercevoir , & on peut dire avec plus de vérité du Poëte François ce que Longin a dit d'Homere , que dans les derniers Ouvrages il est semblable au Soleil qui a

toujours

toujours la même grandeur quand il se couche , mais qui n'a plus tant de force. "A tous ces traits nous croyons devoir ajoûter que dans les Ouvrages en Prose du ġrrnd Corneille , on trouve par-tout un goût exquis, une raison épurée ; lorfqu'il parle de lui-même on découvre un certain air de franchise qui le fait aimer & admirer en même tems. On voit que dans le compte qu'il rend de ses Piéces, soit qu'il nous instruise de leur succès ou de leur chute , il le fait avec une noble indifference , & on fent par-tout cette grandeur Romaine à laquelle il a donné Fai-même tant d'éclat dans ses Tragédies. Scénes brillantes da intéressantes par la beauté des sentimens da des situations.

Rodrigue célébre Cavalier Efpagnol, ayant tué dans un duel le Comte de Gor mas pere de Chimene dont il étoit l'amant,

vient lui présenter son épée pour qu'elle venge fur lui la mort de son pere. Voici quelques traits de cette brillante Scéne qui attache fi fort les Spectateurs par

la situation vive qu'elle expose.

· RODRIGUE. Hé bien, sans vous donner la peine de poursui

vre , Affurez-vous l'honneur de m'empêcher de vi

yre.

CHIMENE. Elvire , où sommes-nous , & qu'est-ce que je

voi ? Rodrigue en ma maison, Rodrigue devant moi?

RODRIGUE. N'épargnez point mon sang, goûtez sans réfif

tance La douceur de ma perte & de votre vengeance:

CHIMENE. Hélas !

RODRIGUE.

Ecoute moi,

CHIMENE:

Je me meursa
RODRIGUE,

Un momento

CHIMENE,

Va , laiffe moi mourir,

« PreviousContinue »