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rait des copies. Le joli roman des Aventures de Psyché peut, à toute force, faire le pendant de la Poste aux esprits, bien qu'il n'y ait aucun rapport entre le sujet des deux ouvrages.

Ainsi la Fontaine et Krylov cherchèrent également leur voie pendant longtemps ; ils s'égarèrent dans des genres qui n'étaient pas faits pour eux, et ce n'est qu'entre quarante et cinquante ans, c'est-à-dire à l'heure où d'autres déclinent déjà ou se répètent, qu'ils découvrirent par hasard la riche veine qui devait les conduire au premier rang

Il y a encore entre les deux poëtes un autre trait de ressemblance : c'est leur insouciance, leur imprévoyance dans les affaires de la vie, leur paresse. On connaît l'épitaphe que se fit le fabuliste frauçais :

Jean s'en alla comme il étoit venu,
Mangea le fonds avec le revenu,
Tint les trésors, chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien sut le dispenser;
Deux parts en fit, dont il souloit passer,
L une à dormir, et l'autre à ne rien faire,

La Fontaine montra une imprévoyance rare chez ses compatriotes; on le voit de temps en temps faire un voyage dans sa patrie pour vendre un lo

pin de son bien, jusqu'à ce que le tout y ait passé; puis, après avoir taillé et retaillé son caftan, comme le Trichka de la fable, il finit par n'en rien laisser et fut forcé, dans les vingt dernières années de sa vie, d'accepter l'hospitalité de deux admiratrices de son talent, madame de la Sablière et madame d’Hervart, après avoir dépensé, par négligence surtout, une modeste fortune que la plupart de ses confrères eussent trouvé moyen de transmettre à leurs enfants. Jean Krylov aurait certainement fait comme Jean de la Fontaine, et s'il ne dissipa pas la fortune paternelle, c'est tout simplement parce que cette fortune n'existait pas :

Quand on n'a rien, landerirette,
On ne peut pas manger son bien.

La Fontaine nous vante les douceurs du sommeil :

Je le verrai, ce pays où l'on dort,

s'écrie-t-il dans un de ses Contes ; et ailleurs en parlant d'une retraite aux champs :

... On n'y dort point sous de riches lambris, Mais voit-on que le somme y perde de son prix, En est-il moins profond et moins plein de délices ? Dans son roman il se plaît à faire, en beaux

vers, une description émue de l'antre du Sommeil. La Fontaine dormait donc avec bonheur, il était paresseux « avec délices, » mais c'était une paresse occupée, une paresse de poële et d'observateur; s'il n'agit pas, s'il n'écrit pas, il regarde, il observe les hommes et les choses ; il observe surtout la nature et les animaux, qu'il peindra et fera agir dans ses fables. S'il parle de l’escarbot sans le connaître, puisqu'il prétend qu'un lapin a trouvé un asile contre l'aigle dans le gîte de cet insecte, en revanche il connait bien tous les quadrupèdes et les oiseaux de son pays, les petits surtout, les rats, les souris, les lapins, qui, « sur la bruyère, l'æil éveillé, l'oreille au guet, de thym parfument leur banquet. » Un jour, il passe de longues heures à suivre l'enterrement d'une fourmi ; une autre fois, il reste toute la journée sous un arbre sans s'apercevoir de la pluie qui l'inonde, tant il est absorbé à la poursuite de ses pensées. D'autres fois il s'enfonce dans une lecture favorite : Rabelais, Boccace, par moments la Bible et « la prophétie de Baruch, » dont il parle à tout le monde comme d'une découverte qu'il aurait faite en pays inconnu ; ses auteurs de prédilection, cependant, sont Plutarque, et surtout Plalon, dont on possède des exemplaires couverts de ses notes.

Krylov avait aussi parfois des velléités d'érudition et surprenait Gnéditch, qui ne lui soupçonnaît pas ce talent, par la manière dont il expliquait Homère; mais un beau jour cet Homère, un moment en faveur, passait de la table de travail sous le lit, d'où un domestique le tirait pour le vendre à l'épicier. Si le fabuliste russe parlait moins de sa paresse, il s'y livrait plus franchement : de là cette obésité qui s'était emparée de lui; dans ses dernières années, il ne travaillait plus guère que par accès, tandis que la Fontaine produisait toujours. Tous deux du reste avaient leur péché mignon : la Fontaine professait un penchant trop vif pour les Chloris, comme il les appelle; Krylov se livrait trop aux plaisirs de la table, qui finirent par lui jouer un mauvais tour, puisqu'il mourut des suites d'une indigestion. La Fontaine parvint à une vieillesse beaucoup plus avancée et mourut dévotement en demandant pardon à Dieu des vers trop guillerets qu'il avait commis autrefois, mais avec une telle réputation de simplicité et de bonhomie, que sa garde-malade disait à son confesseur : « Ne le tourmentez pas tant, Dieu n'aura jamais le courage de le damner. »

La Fontaine a en effet une grande réputation de naïveté, mais il faut s'entendre à cet égard. La lil

térature française du dix-septième siècle conservait toujours une certaine dignité qui lui faisait tout désigner par les termes les plus généraux et l'empêchait d'entrer dans les détails. La Fontaine, au contraire, se plaisait aux détails, et quand il faisait un récit, il donnait à ses personnages, hommes ou animaux, le ton qu'ils devaient prendre pour que le fait, généralement merveilleux, prît toutes les apparences de la réalité ; une fois son sujet conçu et bien déterminé, il écoutait ses acteurs dans son imagination et reproduisait textuellement et sans efforts leurs actions et leurs pensées. Il y avait loin de ce procédé à l'allure un peu guindée des maîtres, Racine, Bossuet, Boileau, et de ce langage simple et sans recherche à l'idiome spirituel et énigmatique des Précieuses, si bien qne par l'effet du contraste, la Fontaine paraît naïf quand il n'est que naturel. Cette dignité factice et théâtrale élait entrée si profondément dans les habitudes, que Fénelon, tout en louant, tout en cherchant la simplicité, entourait cependant ses récits d'une sorte d'auréole, d'une sorte de vernis poétique, qui empêchait de saisir les contours des personnages et les détails intimes du tableau. La Fontaine n'est donc pas naïf dans le sens propre du mot : il faut garder cette qualification pour les contes de Perrault,

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