Page images
PDF
EPUB

O ça, réveillés-vous, voici du très nouveau, pour vous, s'entend, & du très curieux, une Anecdote de l'Opéra de Suze du tems d'Aluérus, qui juftifie un soupçon de quelques Savans, que le goût des Peuples pour les Filles de Théatre n'est pas moins ancien que celui pour les ouvrages dramati- . ques. L'Original de cette Histoire , dont la traduction qu'on donne au. jourd'hui est de 1590, se trouve dans ie Thalmud Babylonien, je ne fais pas bien si c'est dans la Misne, ou dans la Gémare; vous pourrés le demander à votre Mr. Costard, si versé dans les Belles Lettres Judaïques. Ce qui m'étonne c'est que Moïse, fils de Maimon, qui a fait un abrégé du Thalmud, n'ait pas daigné faire la moindre mention de ce précieux morceau, Joseph Scaliger, à qui cette omission n'a point échappé, observe judicieusement que

ce

ce fameux Rabin n'avoit apparemment pas de goût pour les Anecdotes galantes. Que nos Savans François sont différens du fils de Maimon! En revanche vous seres frappé de la refsemblance de nos mours à celles du siècle d’Asuérus; on diroit qu'il n'y a pas plus de douze ans que la chose est arrivée. C'est l'Asuérus d'Esther.

Aux jours d'Aluérus , Roi des » Perses, dans la 25 année de son rè„ gne , il y avoit une jeune , Fille

dans les fauxbourgs de Suze, laquel» le s'appeloit Dulec.

Or Dulec étoit belle à voir , & » agréable à regarder, & gracieuse en , toutes ses démarches.

» Et ses yeux étoient bleus com„ me le Ciel, & reluisans comme l'E

toile du matin, & fes mammelles

étoient comme deux globes du plus „ beau marbre du Païs d'Ophir.

DANS

[ocr errors]

G4

Dans ces jours - là vivoit aussi à Suze un homme riche appelé Rabner, & le nom de son père étoit Sam.

Er Rabner étoit déja un peu avancé en âge, son poil commençoit à gri» sonner, & il avoit épousé une fem» me, & il avoit engendré des fils & o des filles.

Or il arriva que cet homme ri» che, étant entré dans un lieu qu'on » nomme le Palais des Enchantemens,

vit danser la jeune Fille, laquelle » dansoit comme la Reine Vasthi elle» même, pleine de grace & de dignité.

Et Rabner fut ému en la voïant, », son coeur tressaillit au dedans de lui,

& il se ressouvint de ses premières „ années, & il desira ardemment de „ l'avoir en fa puissance.

, PUIS étant forti du Palais des Enchantemens il se retira dans la maison, laquelle étoit des plus spa

» cieucieuses & des plus magnifiques de » Suze; mais toute cette magnificen„ ce parut triste devant ses yeux.

Et son coeur s'échaufa dans ses desirs, si bien qu'il n'eut plus au

cun repos, étant agité comme la fu„mée d'un grand incendie , sur laquel

le les vents fouflent avec véhé.

mence.

Le papier me manque; adieu; à la quinzaine.

.

G 5

LET

LETTRE ÇIV.

Paris, 15 Juillet , 1752.

Suite de l'HISTOIRE de DULEC.

VOILÀ, disoit-il en lui-même,

OILÀ, ,

tant de centeniers & de Publicains ont souhaité d'habiter avec » cette Fille, & ont habité avec elle (a); & moi qui ai de l'argent & de

l'or en abondance, je ne pourrai
approcher de sa maison.
» Et il arrêta quelque tems son
esprit sur cette pensée, puis tout
à

coup il se réjouit en espérance, & il entra précipitamment dans

l'endroit où ses trésors étoient en» tassés les uns sur les autres, telle

» ment (a) Le Thalmud de Jérusalem, que j'ai beaucoup de penchant à croire , asfùre au contraire que Dulec avoit un air de modestie charmant, que la conduite avoit très rarement démenti,

[ocr errors]
« PreviousContinue »