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société. Il se mit d'abord au barreau, sans goût et autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faisans succès. Mais une petite occasion fit éclater en lui tes. Mélite est divine si vous la lisez après les pièces un génie tout différent; et ce fut l'amour qui la fit de Hardy, qui l'ont immédiatement précédée. Le naître. Un jeune homme de ses amis, amoureux théâtre y est sans comparaison mieux entendu, le d'une demoiselle de la même ville , le mena chez elle. dialogue mieux tourné, les mouvements mieux conLe nouveau venu se rendit plus agréable que l'intro- duits, les scènes plus agréables surtout; et c'est ce ducteur. Le plaisir de cette aventure excita dans que Hardy n'avait jamais attrapé, il y règne un air Corneille un talent qu'il ne connaissait pas; et sur ce assez noble, et la conversation des honnêtes gens n'y léger sujet il fit la comédie de Mélite, qui parut en est pas mal représentée. Jusque-là on n'avait guère 1625 1. On y découvrit un caractère original; on connu que le comique le plus bas, ou un tragique asconçut que la comédie allait se perfectionner; et sur sez plat; on fut étonné d'entendre une nouvelle la confiance qu'on eut au nouvel auteur qui parais- langue. sait, il se forma une nouvelle troupe de comédiens. Le jugement que l'on porta de Mélite fut que cette

Je ne doute pas que ceci ne surprenne la plupart pièce était trop simple, et avait trop peu d'événedes gens qui trouvent les six ou sept premières pièces ments. Corneille, piqué de cette critique, fit Clitande Corneille si indignes de lui , qu'ils les voudraient dre, et y sema les incidents et les aventures avec retrancher de son recueil, et les faire oublier à ja- une très-vicieuse profusion, plus pour censurer le mais. Il est certain que ces pièces ne sont pas bel- goût du public que pour s'y accommoder. Il paraît les; mais outre qu'elles servent à l'histoire du théâ- qu'après cela il lui fut permis de revenir à son natutre, elles servent beaucoup aussi à la gloire de rel. La Galerie du Palais, la Veuve, la Suivante, Corneille.

la Place Royale , sont plus raisonnables. Il y a une grande différence entre la beauté de Nous voici dans le temps où le théâtre devint flol'ouvrage et le mérite de l'auteur. Tel ouvrage qui rissant par la faveur du cardinal de Richelieu. Les est fort médiocre n'a pu partir que d'un génie subli- princes et les ministres n'ont qu'à commander qu'il me; et tel autre ouvrage qui est assez beau a pu par- se forme des poètes ', des peintres, tout ce qu'ils tir d'un génie assez médiocre. Chaque siècle a un voudront, et il s'en forme. Il y a une infinité de gécertain degré de lumières qui lui est propre : les es- nies de différentes espèces qui n'attendent pour se prits médiocres demeurent au-dessous de ce degré; déclarer que leurs ordres, ou plutôt leurs grâces. La les bons esprits y atteignent, les excellents le pas- nature est toujours prête à servir leurs goûts. sent, si on le peut passer. Un homme né avec des

On recommença alors à étudier le théâtre des antalents est naturellement porté par son siècle au point ciens, et à soupçonner qu'il pouvait avoir des règles. de perfection où ce siècle est arrivé; l'éducation qu'il Celle des vingt-quatre heures fut une des premières a reçue, les exemples qu'il a devant les yeux, tout dont on s'avisa : mais on n'en faisait pas encore trop le conduit jusque-là : mais s'il va plus loin, il n'a grand cas; témoin la manière dont Corneille luiplus rien d'étranger qui le soutienne; il ne s'appuie même en parle dans la préface de Clitandre, imprique sur ses propres forces, il devient supérieur aux

mée en 1632. « Que si j'ai renfermé cette pièce, ditsecours dont il s'est servi. Ainsi , deux auteurs, dont

il, dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me l'un surpasse extrêmement l'autre par la beauté de

« repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite, s'ils « me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourse sont également élevés chacun au-dessus de son siè- « d'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup cle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre;

« la méprisent; pour moi, j'ai voulu seulement monmais ce n'est pas qu'il ait eu plus de force, c'est seu- « trer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de lement qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé. Par la « la connaître. » même raison, de deux auteurs dont les ouvrages Ne nous imaginons pas que le vrai soit victorieux sont d'une égale beauté, l’un peut être un homme dès qu'il se montre; il l'est à la fin, mais il lui faut fort médiocre, et l'autre un génie sublime.

Pour juger de la beauté d'un ouvrage, il suffit donc de le considérer en lui-même; mais pour ju poucestede quoi je doute beaucoup. Notre meilleur peintre, lo ger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son ont fait tout au plus un ou deux bons peintres , qui avaient déjà siècle. Les premières pièces de Corneille, comme

donné leurs chefs-d'æuvre avant d'être récompensés. Rameau

avait fait tous ses bons ouvrages de musique au milieu des plus nous avons déjà dit, ne sont pas belles; mais tout grandes traverses; et Corneille lui-même fut très-peu encou

ragé. Homère vécut errant et pauvre; le Tasse fut le plus mal

heureux des hommes de son temps; Camoëns et Milton furent I Nous datons Mélite de 1629. Voyez, au commencement de plus malheureux encore. Chapelain fut récompensé; et je ne la pièce, les motifs de celte rectification.

connais aucun homme de génie qui n'ait été persécuté. (V.)

du temps pour soumettre les esprits. Les règles du proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs 5+ poeme dramatique, inconnues d'abord ou méprisées, qui ne le goûtaient pas, et à la cour, où c'eût été quelque temps après combattues, ensuite reçues à très-mal parler que de s'en servir sous le ministère tresses du théâtre. Mais l'époque de l'établissement ce grand homme avait la plus vaste ambition qui de leur empire n'est proprement qu'au temps de ait jamais été. La gloire de gouverner la France presCinna.

que absolument, d'abaisser la redoutable maison Une des plus grandes obligations que l'on ait à d'Autriche, de remuer toute l'Europe à son gré, ne Corneille est d'avoir purifié le théâtre. Il fut d'abord lui suffisait point; il y voulait joindre encore celle de entraîné par l'usage établi, mais il y résista aussitôt faire des comédies. Quand le Cid parut, il en fut aussi après; et depuis Clilandre, sa seconde pièce, on ne alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages.

Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne Corneille , après avoir fait un essai de ses forces dut pas être fort difficile, et il se mit à leur tête 3. Scudans ses six premières pièces, où il s'éleva déjà au- déri publia ses Observations sur le Cid, adressées à dessus de son siècle, prit tout à coup l'essor dans l'Académie française, qu'il en faisait juge, et que le Médée, et monta jusqu'au tragique le plus sublime. cardinal, son fondateur, sollicitait puissamment conA la vérité il fut secouru par Sénèque; mais il ne tre la pièce accusée. Mais afin que l'Académie pût laissa pas de faire voir ce qu'il pouvait par lui-même. juger, ses statuts voulaient que l'autre partie, c'est

Ensuite il retomba dans la comédie: et si j'ose à-dire Corneille, y consentit. On tira donc de lui une dire ce que j'en pense, la chute fut grande. L'Illusion espèce de consentement, qu'il ne donna qu'à la comique, dont je parle ici, est une pièce irrégulière crainte de déplaire au cardinal, et qu'il donna pouret bizarre, et qui n'excuse point par ses agréments, tant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménasa bizarrerie et son irrégularité. Il y domine un per- ger un pareil ministre, et qui était son bienfaiteur 4 ? sonnage de capitan, qui abat d'un souffle le grand car il récompensait comme ministre ce même mérite Sophi de Perse et le grand Mogol, et qui une fois en dont il était jaloux comme poëte; et il semble que sa vie avait empêché le soleil de se lever son heure cette grande âme ne pouvait pas avoir des faiblesses prescrite, parce qu'on ne trouvait point l'Aurore, qu'elle ne réparât en même temps par quelque chose qui était couchée avec ce merveilleux brave. Ces ca- de noble. ractères ont été autrefois.fort à la mode : mais qui L'Académie française donna ses sentiments sur le représentaient-ils ? à qui en voulait-on ? Est-ce qu'il Cid, et cet ouvrage fut digne de la grande réputafaut outrer nos folies jusqu'à ce point-là pour les ren- tion de cette compagnie naissante. Elle sut conserdre plaisantes ? En vérité, ce serait nous faire trop ver tous les égards qu'elle devait et à la passion du d'honneur.

cardinal et à l'estime prodigieuse que le public avait A près l'Illusion comique, Corneille se releva plus conçue du Cid. Elle satisfit le cardinal en reprenant grand et plus fort que jamais, et fit le Cid. Jamais exactement tous les défauts de cette pièce, et le public pièce de théâtre n'eut un si grand succès. Je me sou- en les reprenant avec modération, et même souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et vent avec des louanges. un mathématicien qui, de toutes les comédies du monde, ne connaissaient que le Cid. L'horrible barbarie où ils vivaient n'avait pu empêcher le nom * J'ose plutôt penser qu'il faut s'en prendre à Cinna, qui fut du Cid d'aller jusqu'à eux. Corneille avait dans son mis par toute la cour au-dessus du Cid, quoiqu'il ne fut pas si

touchant. (V.) cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de

2 Le cardinal de Richelieu montra tant de partialité contre l'Europe, hors l'esclavone et la turque : elle était en Corneille, que quand Scudéri eut donné sa mauvaise pièce de allemand, en anglais, en flamand ; et par une exac

l'Amour tyrannique, que le cardinal trouvait divine, Sarrazin, titude flamande, on l'avait rendue vers pour vers.

par ordre de ce ministre, fit une mauvaise préface, dans la

quelle il louait Hardy sans oser nommer Corneille. (V.) Elle était en italien, et ce qui est plus étonnant, en 3 Rotrou seul refusa de servir la jalousie du ministre, et cette espagnol : les Espagnols avaient bien voulu copier doble conduite lui assura l'estime et l'amitié de Corneille. eux-mêmes une pièce dont l'original leur appartenait pension du cardinal , pour avoir quelque temps travaillé sous

4 Pierre Corneille avait le malheur de recevoir une petite M. Pellisson , dans son Histoire de l'Académie", dit lui aux pièces des cinq auteurs : l'Étoile, fils du grand audienqu'en plusieurs provinces de France il était passé en

cier, dont nous avons les mémoires ; Boisrobert,

abbé de Chá

tillon-sur-Seine, aumônier du roi, et conseiller d'Etat; Colletet, proverbe de dire : Cela est beau comme le Cid. Si ce

qui n'est plus connu que par les satires de Boileau, mais que le cardinal regardait alors avec estime; Rotrou, lieutenant civil

au bailliage de Dreux, homme de génie; Corneille lui-même, · Voyez dans le tome II, tout ce que cette HISTOIRE contient assez subordonné aux autres, qui l'emportaient sur lui par la de relatif au Cid et à Corneille.

fortune ou par la faveur. (V.)

Quand Corneille eut une fois pour ainsi dire atteint Comme le Menteur eut beaucoup de succès, Cor. jusqu'au Cid, il s'éleva encore dans les Horaces; en-neille lui donna une suite, mais qui ne réussit guère. fin il alla jusqu'à Cinna et à Polyeucte, au-dessus Il en découvre lui-même la raison dans les examens desquels il n'y a rien.

qu'il a faits de ses pièces. Là il s'établit juge de ses Ces pièces-là étaient d'une espèce inconnue, et l'on propres ouvrages, et en parle avec un noble désinté vit un nouveau théâtre. Alors Corneille, par l'étude ressement, dont il tire en même temps le double d'Aristote et d'Horace, par son expérience, par ses fruit, et de prévenir l'envie sur le mal qu'elle en réflexions , et plus encore par son génie , trouva les pourrait dire, et de se rendre lui-même croyable sur sources du beau , qu'il a depuis ouvertes à tout le le bien qu'il en dit. monde dans les discours qui sont à la tête de ses co- A la Suite du Menteur succéda Rodogune. Il a écrit médies. De là vient qu'il est regardé comme le père quelque part que pour trouver la plus belle de ses du théâtre français. Il lui a donné le premier une pièces, il fallait choisir entre Rodogune et Cinna ; et forme raisonnable; il l'a porté à son plus haut point ceux à qui il en a parlé ont démêlé sans beaucoup de de perfection, et a laissé son secret à qui s'en pourra peine qu'il était pour Rodogune. Il ne m'appartient servir.

nullement de prononcer sur cela; mais peut-être Avant que l'on jouật Polyeucte, Corneille le lut à préférait-il Rodogune, parce qu'elle lui avait extrêl'hôtel de Rambouillet , souverain tribunal des affai- mement coûté : il fut plus d'un an à disposer le sures d'esprit en ce temps-là. La pièce y fut applaudie jet. Peut-être voulait-il, en mettant son affection de autant que le demandaient la bienséance et la grande ce côté-là, balancer celle du public, qui paraît être de réputation que l'auteur avait déjà. Mais, quelques l'autre. Pour moi, si j'ose le dire, je ne mettrais point jours après, Voiture vint trouver Corneille, et prit le différend entre Rodogune et Cinna : il me paraît des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucte aisé de choisir entre elles, et je connais quelque pièce n'avait pas réussi comme il pensait, que surtout le de Corneille que je ferais passer encore avant la plus christianisme avait extrêmement déplu. Corneille, belle des deux. alarmé, voulut retirer la pièce d'entre les mains des On apprendra dans les examens de P. Corneille, comédiens qui l'apprenaient; mais enfin il la leur mieux que l'on ne ferait ici, l'histoire de Théodore, laissa sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouait d'Héraclius, de Don Sanche d'Aragon, d'Andropoint, parce qu'il était trop mauvais acteur. Était-ce mède, de Nicomède et de Pertharite. On y verra donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de pourquoi Théodore et Don Sanche d'Aragon réussiRambouillet ?

rent fort peu, et pourquoi Perlharite tomba absoluPompée suivit Polyeucte. Ensuite vint le Menteur, | ment. On ne put souffrir dans Théodore la seule idée pièce comique, et presque entièrement prise de l'es- du péril de la prostitution ; et si le public était devenu pagnol, selon la coutume de ce temps-là.

si delicat, à qui Corneille devait-il s'en prendre qu'à Quoique le Menteur soit très-agréable, et qu'on lui-même? Avant lui, le viol réussissait dans les pièl'applaudisse encore aujourd'hui sur le théâtre , j'a- ces de Hardy. Il manqua à Don Sanche un suffrage voue que la comédie n'était point encore arrivée à sa illustre, qui lui fit manquer tous ceux de la cour; perfection. Ce qui dominait dans les pièces, c'était exemple assez commun de la soumission des Franl'intrigue et les incidents, erreurs de nom , déguise- çais à de certaines autorités. Enfin un mari qui veut ments, lettres interceptées, aventures nocturnes; et racheter sa femme en cédant un royaume fut encore c'est pourquoi on prenait presque tous les sujets chez sans comparaison plus insupportable dans Pertharite, les Espagnols, qui triomphent sur ces matières. Ces que la prostitution ne l'avait été dans Théodore. Le pièces ne laissaient pas d'être fort plaisantes et plei- bon mari n'osa se montrer au public que deux fois. nes d'esprit : témoin le Menteur dont nous parlons, Cette chute du grand Corneille peut être mise parmi Don Bertrand de Cigaral, le Geolier de soi-même. les exemples les plus remarquables des vicissitudes Mais enfin la plus grande beauté de la comédie était du monde : et Bélisaire demandant l'aumône n'est inconnue; on ne songeait point aux mours et aux

pas plus étonnant. caractères; on allait chercher bien loin le ridicule Il se dégoûta du théâtre, et déclara qu'il y renondans des événements imaginés avec beaucoup de cait dans une petite préface assez chagrine qu'il mit peine, et on ne s'avisait point de l'aller prendre dans au-devant de Pertharite. Il dit pour raison qu'il le cæur humain, où est sa principale habitation. Mo- commence à vieillir; et cette raison n'est que trop lière est le premier qui l'ait été chercher là, et celui | bonne, surtout quand il s'agit de poésie et des autres qui l'a le mieux mis en æuvre : homme inimitable, talents de l'imagination. L'espèce d'esprit qui dépend et à qui la comédie doit autant que la tragédie à de l'imagination, et c'est ce qu'on appelle commune Corneille.

ment esprit dans le monde, ressemble à la beauté,

et ne subsiste qu'avec la jeunesse. Il est vrai que la La Toison d'Or fut faite ensuite à l'occasion du vieillesse vient plus tard pour l'esprit; mais elle vient. mariage du roi; et c'est la plus belle pièce à machines Les plus dangereuses qualités qu'elle lui apporte sont que nous ayons. Les machines, qui sont ordinairela sécheresse et la dureté; et il y a des esprits qui en ment étrangères à la pièce, deviennent par l'art du sont naturellement plus susceptibles que d'autres, et poëte nécessaires à celle-là; et surtout le prologue qui donnent plus de prise aux ravages du temps : ce doit servir de modèle aux prologues à la moderne, qui sont ceux qui avaient de la noblesse , de la grandeur, sont faits pour exposer, non pas le sujet de la pièce , quelque chose de fier et d'austère. Cette sorte de ca- mais l'occasion pour laquelle elle a été faite. ractère contracte aisément par les années je ne sais Ensuite parurent Sertorius et Sophonisbe. Dans la quoi de sec et de dur. C'est à peu près ce qui arriva première de ces deux pièces, la grandeur romaine à Corneille : il ne perdit pas en vieillissant l'inimita- éclate avec toute sa pompe; et l'idée qu'on pourrait ble noblesse de son génie; mais il s'y mêla quelque se former de la conversation de deux grands homfois un peu de dureté. Il avait poussé les grands mes qui ont de grands intérêts à démêler est encore sentiments aussi loin que la nature pouvait souffrir surpassée par la scène de Pompée et de Sertorius. Il qu'ils allassent; il commença de temps en temps à semble que Corneille ait eu des mémoires particules pousser un peu plus loin. Ainsi dans Pertharite, liers sur les Romains. Sophonisbe avait déjà été traiune reine consent à épouser un tyran qu'elle déteste, tée par Mairet avec beaucoup de succès; et Corneille pourvu qu'il égorge un fils unique qu'elle a, et que avoue qu'il se trouvait bien hardi d'oser la traiter de par cette action il se rende aussi odieux qu'elle sou- nouveau. Si Mairet avait joui de cet aveu, il en auhaite qu'il le soit. Il est aisé de voir que ce senti- rait été fort glorieux, même étant vaincu. ment, au lieu d'être noble, n'est que dur; et il ne faut Il faut croire qu'Agésilas est de P. Corneille, puispas trouver mauvais que le public ne l'ait pas goûté. que son nom y est, et qu'il y a une scène d'Agésilas

Après Pertharite, Corneille, rebuté du théâtre, et de Lysander qui ne pourrait pas facilement être entreprit la traduction en vers de l'Imitation de Jés d'un autre. sus-Christ. Il y fut porté par des pères jésuites de ses Après Agésilas vint Othon', ouvrage où Tacite amis, par des sentiments de piété qu'il eut toute sa est mis en cuvre par le grand Corneille, et où se vie, et peut-être aussi par l'activité de son génie, qui sont unis deux génies si sublimes. Corneille y a peint ne pouvait demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès la corruption de la cour des empereurs du même prodigieux, et le dédommagea en toutes manières pinceau dont il avait peint les vertus de la répud'avoir quitté le théâtre. Cependant si j'ose en par- blique. ler avec une liberté que je ne devrais peut-être pas En ce temps-là des pièces d'un caractère fort difme permettre, je ne trouve point dans la traduction férent des siennes parurent avec éclat sur le théâtre : de Corneille le plus grand charme de l'Imitation de elles étaient pleines de tendresse et de sentiments ai

Jésus-Christ, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. mables. Si elles n'allaient pas jusqu'aux beautés suElle se perd dans la pompe des vers qui était natu- blimes, elles étaient bien éloignées de tomber dans relle à Corneille, et je crois même qu'absolument la des défauts choquants. Une élévation qui n'était pas forme de vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau du premier degré, beaucoup d'amour, un style trèsqui soit parti de la main d'un homme, puisque l'É- agréable et d'une élégance qui ne se démentait point, vangile n'en vient pas , n'irait pas droit au cæur com- une infinité de traits-vifs et naturels, un jeune auteur : me il fait, et ne s'en saisirait pas avec tant de force, voilà ce qu'il fallait aux femmes, dont le jugement a s'il n'avait un air naturel et tendre, à quoi la négli- tant d'autorité au théâtre français. Aussi furent-elles gence même du style aide beaucoup.

charmées, et Corneille ne fut plus chez elles que le Il se passa six ans pendant lesquels il ne parut de vieux Corneille. J'en excepte quelques femmes qui Corneille que l'Imitation en vers. Mais enfin, solli-valaient des hommes. cité par M. Fouquet, et peut-être encore plus poussé Le goût du siècle se tourna donc entièrement du par son penchant naturel, il se rengagea au théâtre. côté d'un genre de tendresse moins noble, et dont le M. le surintendant, pour lui faciliter ce retour et lui modèle se retrouvait plus aisément dans la plupart ôter toutes les excuses que lui aurait pu fournir la des caurs. Mais Corneille dédaigna fièrement d'avoir difficulté de trouver des sujets, lui en proposa trois. de la complaisance pour ce nouveau goût . Peut-être Celui qu'il prit fut Oedipe; Thomas Corneille, son croira-t-on que son âge ne lui permettait pas d'en frère , prit Camma, qui était le second. Je ne sais quel fut le troisième. La réconciliation de Corneille et du théâtre fut

1 M. de Fontenelle se trompe. Agėsilas est postérieur de près

de deux ans à Othon. ( Les frères PARFAIT, t. IX, p. 322. ) heureuse : OE dipe réussit fort bien.

* Au contraire, il n'a fait aucune pièce sans amour. (V.)

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avoir : ce soupçon serait très-légitime, si l'on ne Je n'ai pas cru devoir interrompre la suite de ses voyait ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où, grands ouvrages pour parler de quelques autres beauétant à l'ombre du nom d'autrui , il s'est abandonné coup moins considérables qu'il a donnés de temps en à un excès de tendresse dont il n'aurait pas voulu temps. Il a fait, étant jeune, quelques petites pièces déshonorer son nom.

de galanterie, qui sont répandues dans des recueils. Il ne pouvait mieux braver son siècle qu'en lui On a encore de lui quelques petites pièces de cent ou donnant Attila, digne roi des Huns. Il règne dans de deux cents vers au roi, soit pour le féliciter de cette pièce une férocité noble que lui seul pouvait at- ses victoires, soit pour lui demander des grâces, soit traper. La scène où Attila délibère s'il se doit allier pour le remercier de celles qu'il en avait reçues. Il a à l'empire qui tombe, ou à la France qui s'élève, est traduit deux ouvrages latins du père de la Rue, tous une des belles choses qu'il ait faites.

deux d'assez longue haleine, et plusieurs autres peBérénice fut un duel dont tout le monde sait l'his-tites pièces de M. de Santeuil. Il estimait extrêmetoire. Une princesse", fort touchée des choses d'es- ment ces deux poëtes. Lui-même faisait fort bien des prit?, et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays vers latins; et il en fit sur la campagne de Flandre barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour

faire en 1667', qui parurent si beaux, que non-seulement trouver les deux combattants sur le champ de bataille plusieurs personnes les mirent en français, mais que sans qu'ils sussent où on les menait. Mais à qui de les meilleurs poëtes latins en prirent l'idée, et les meura la victoire? au plus jeune.

mirent encore en latin. Il avait traduit sa première Il ne reste plus que Pulchérie et Suréna, tous deux scène de Pompée en vers du style de Sénèque le trasans comparaison meilleurs que Bérénice, tous deuxgique, pour lequel il n'avait pas d'aversion , non plus dignes de la vieillesse d'un grand homme. Le carac- que pour Lucain. Il fallait aussi qu'il n'en eût pas tère de Pulchérie est de ceux que lui seul savait faire, pour Stace, fort inférieur à Lucain, puisqu'il en a et il s'est dépeint lui-même avec bien de la force traduit en vers et publié les deux premiers livres de dans Martian, qui est un vieillard amoureux. Le cin- la Thébaide. Ils ont échappé à toutes les recherches quième acte de cette pièce est tout à fait beau. On qu'on a faites depuis un temps pour en retrouver voit dans Suréna une belle peinture d'un homme que quelques exemplaires. son trop de mérite et de trop grands services rendent Corneille était assez grand et assez plein , l'air fort criminel auprès de son maître; et ce fut par ce der- simple et fort commun, toujours négligé, et peu cunier effort que Corneille termina sa carrière. rieux de son extérieur. Il avait le visage assez agréa

La suite de ses pièces représente ce qui doit natu- ble, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins rellement arriver à un grand homme qui pousse le de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués, travail jusqu'à la fin de sa vie. Ses commencements et propres à être transmis à la postérité dans une sont faibles et imparfaits, mais déjà dignes d'admira- médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'était tion par rapport à son siècle; ensuite il va aussi haut pas tout à fait nette; il lisait ses vers avec force , mais que son art peut atteindre; à la fin il s’affaiblit, s'é- sans grâce. teint peu à peu, et n'est plus semblable à lui-même Il savait les belles lettres, l'histoire, la politique; que par intervalles.

mais il les prenait principalement du côté qu'elles Après Suréna , qui fut joué en 1675, Corneille re- ont rapport au théâtre. Il n'avait pour toutes les aunonça tout de bon au théâtre, et ne pensa plus qu'à tres connaissances ni loisir, ni curiosité, ni beaumourir chrétiennement. Il ne fut pas même en état coup d'estime. Il parlait peu, même sur la matière d'y penser beaucoup la dernière année de sa vie 3. qu'il entendait si parfaitement. Il n'ornait pas ce qu'il

disait; et pour trouver le grand Corneille, il le fal

lait lire. 1 Henriette-Anne d'Angleterre.

Il était mélancolique; il lui fallait des sujets plus La princesse Henriette, belle-sæur de Louis XIV, ne pro- solides pour espérer et pour se réjouir que pour se posa pas seulement ce sujet parce qu'elle était touchée des choses d'esprit, mais parce que ce sujet était, à plusieurs égards, sa

chagriner ou pour craindre. Il avait l'humeur bruspropre aventure. La victoire ne demeura pas à Racine seulement

que, et quelquefois rude en apparence : au fond il parce qu'il était le plus jeune, mais parce que sa pièce est incomparablement meilleure que celle de Corneille, qui tomba,

était très-aisé à vivre, bon mari, bon parent, tendre et qu'on ne peut lire. Racine tira de ce mauvais sujet tout ce et plein d'amitié. Son tempérament le portait assez à qu'on en pouvait tirer. Son goût épuré, son esprit flexible, l'amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux sa diction toujours élégante, son style toujours chatié et toujours charmant, étaient propres à toutes les matières ; et Cor- grands attachements. Il avait l'âme fière et indépenneille ne pouvait guère traiter heureusement que des sujets dante; nulle souplesse, nul manége: ce qui l'a rendu conformes au caractère de son génie. (V.)

3 Il mourut le for septembre 1684, dans sa soixante-dix-neuvième année.

' Toutes ces pièces se trouvent dans le tome II.

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