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Toutes mes éditions sont revêtues de ma griffe.

Shey, obling

SAINT-CLOUD.

IMPRIMERIE DE Mmo ye EUG. BELIN.

LA PHILOSOPHIE DE DESCARTES

1. — Le doute, la certitude et la méthode.

Descartes, dans son Discours de la méthode, compare la philosophie à ces vastes édifices d'autant plus beaux et mieux ordonnés qu'ils sont l'ouvre d'un seul architecte; la science lui parait donc, en une certaine mesure, une euvre d'art et une construction du génie : on reconnaît là l'esprit spéculatif de Descartes. Sa philosophie, en effet, est comme un édifice aux proportions hardies, commencé, élevé, achevé par lui seul. Les éléments que la réalité lui fournit ne sont que des matériaux dont sa pensée se sert pour construire son ouvre, où la simplicité est jointe à la grandeur.

I. Doute méthodique. Le point de départ de la méthode cartésienne est le doute, comme l'indique la quatrième partie du Discours de la méthode. Les opinions des hommes sont variables; les sens et le raisonnement nous trompent; la veille ressemble au sommeil; enfin nous sommes peut-être jouets de quelque malin génie, qui se plaît à nous séduire par des illusions naturelles à l'esprit humain : de là un soupçon qui s'étend à notre intelligence tout entière. Selon Descartes, l'entendement est passif: il reçoit des objets une certaine impression qu'il ne fait pas, conscience de cette impression est plus ou moins claire ou obscure, distincte ou confuse; on peut donc

et la

DISCOURS DE LA MÉTHODE.

a

se demander si cette impression reproduit les objets avec exactitude, et comme nous nous trompons souvent, on peut aussi se demander si nous ne nous trompons pas toujours.

Toutefois, ce doute est comme un mal qui porte avec lui son remède : la même réflexion qui nous a montré combien nous sommes faillibles va nous fournir un moyen d'infaillibilité. En effet, par cela même que nous doutons, nous retenons notre jugement, nous refusons notre consentement aux impressions reçues par l'intelligence; il y a donc, quand nous. avons subi intérieurement les impressions, quelque chose qui dépend de nous : c'est de n'en point affirmer ou de n'en point nier la réalité extérieure. Or, là où nous ne portons aucun jugement, ni affirmatif ni négatif, nous ne saurions commettre aucune erreur, puisque toute erreur est un jugement faux. Donc nous possédons ce moyen de ne pas nous tromper : différer notre jugement sur les choses obscures, et douter jusqu'à plus ample information.

Le doute, qui suspend ainsi le jugement, est aux yeux de Descartes un acte de volonté, et un acte libre, par lequel nous maintenons notre indépendance en face des impressions que nous causent les objets. Notre grandeur éclate jusque dans notre faiblesse : la fausseté n'est pas assez forte pour entrer dans notre esprit malgré nous, pourvu que nous lui refusions l'entrée par un acte de volonté énergique, sorte de légitime défense contre les violences et les séductions du dehors. Si nous voulons ne pas affirmer ce qui est obscur, - et il dépend de nous de le vouloir, – nous sommes infaillibles.

Pourtant, resterons-nous toujours ainsi sur la défensive, dans une abstention perpétuelle ? Pour être

infaillibles, serons-nous condamnés à ne rien affirmer, renonçant ainsi à la vérité en même temps qu'à l'erreur ? - Non : ce ne peut être là qu'une situation provisoire; c'est seulement la première attitude que nous devons prendre et la première opération par laquelle la méthode commence. Le sceptique se repose satisfait dans cette suspension de tout jugement : le doute est pour lui la fin; pour Descartes, ce n'est qu'un moyen et un procédé de méthode ; voilà pourquoi on a nommé son doute un doute méthodique. Descartes lui-même l'appelle un doute excessif ou hyperbolique, qui ne peut être que provisoire. C'est, pourrait-on dire, une sorte de bouclier impénétrable qui nous garantit de toute atteinte, pourvu que nous soyons attentifs à ne pas nous découvrir; mais il ne suffit pas de se défendre pour vaincre : aux armes défensives il faut ajouter les armes offensives, et à l'abstention première, l'action.

Pour agir, pour juger, pour affirmer ou nier, il est nécessaire, selon Descartes, que nous trouvions quelque vérité absolument certaine et inébranlable, « aliquid inconcussum. » Si cette vérité pouvait être tout près de nous, voisine du doute même, ou mieux encore contenue dans le doute, le moyen qui nous permettrait de douter nous permettrait aussi de croire. Eh bien, c'est ce qui a lieu : dans notre doute même est renfermée une première affirmation qui nous permettra de passer à d'autres et d'envahir ainsi peu à peu le domaine de la vérité inconnue.

Je doute. Qu'est-ce à dire ? Il y a au moins une chose dont je ne doute pas, c'est que je doute. Cette action par laquelle je m'abstiens de juger, je la connais avec certitude parce que c'est moi qui la produis. Je puis donc l'affirmer avec certitude, parce que c'est

moi que j'affirme. Et comme douter c'est penser, je suis certain que je pense. Bien plus, cette pensée que j'aperçois en moi au moment même où je la produis, ce n'est pas une pensée suspendue dans le vide et séparée de tout étre; c'est une pensée existante et agissante, c'est un être pensant, qui est moi-même : « Je pense, done je suis. » Voilà cette vérité inébranlable que je cherche : elle est en moi, elle est moi. En affirmant ce que je fais, ce que je suis, en m'affirmant moi-même, je ne sors pas des limites de mon savoir légitime. Plus je veux douter de ma pensée, plus je pense; plus j'agis contre moi-même, plus je prends une claire conscience de moi et de mon action. Sur ce point encore, je suis infaillible, parce qu'il n'y. a, selon Descartes, aucun intervalle entre le terme je pense et le terme je suis : dans le premier terme, mon regard intérieur aperçoit le second; en un mot, par une sorte de transparence intérieure, ma pensée se voit ètre.

Déjà saint Augustin, dans la Cité de Dieu, avait dit qu'il y a une vérité au-dessus du doute : « Si je me trompe, je suis ; si fallor, sum ; » mais qu'il était loin d'avoir vu, comme Descartes, la portée et les conséquences de cette proposition fondamentale!

Au point précis où je pense, je suis : la connaissance coincide donc en ce point même avec l'existence, et je suis mis en possession tout ensemble de la pensée et de l'être. Or, cette possession de l'être par la pensée n'est autre chose que la certitude, et la certitude parfaite. Le cogito devient aussi le premier type idéal de la certitude, comme il en est la première réalisation; il nous apprend ce que la certitude est et ce qu'elle doit être. Nous n'aurons donc qu'à demander aux autres connaissances de se conformer

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