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De devans lui ot une perye brune
De devant lui est une pierre brune
X colps i fiert par doel e par rancune ;
Dix coups il (la) frappe par chagrin et par rancune (colère);
Cruist li acers, ne freint ne n'esguignet;
Grince l'acier, ne se rompt ni ne s'ébrèche;
E dist li quens : "Sancle Marie, aiue !
Et dit le comte: “Sainte Marie, aide !
E, Durandel bone,
Ah! Durandal bonne........
Tantes batailles en camp en ai vencues
Tant de batailles en champ par vous ai gagnées (vaincues)
Que Charles tient ki la barbe ad canue
Que Charles tient qui a la barbe chenue
Ne vos ait hume ki pur altre fuite ?
Que ne vous ait (un) homme qui fuit devant un autre?

C'est cette chanson que chantait le jongleur ou barde Taillefer à la tête de l'armée de Guillaume le Conquérant avant la bataille de Hastings.

LES TROUBADOURS,

La Chanson de Roland, qui ne contient pas moins de 4,000 vers, appartient à la langue des trouvères, à la langue d'oïl (oui) parlée au nord de la Loire. Ce fleuve romantique divisait alors la France en deux nations en quelque sorte. Au nord un ciel moins éclatant, un peuple au caractère enjoué sans doute mais, par comparaison, plus sérieux, plus âpre au travail. Au sud, une population vive, insouciante, gaie comme son ciel brillant, ses campagnes ensoleillées : son idiome avait pris des assonances plus douces, plus musicales. C'était la langue d'oc, la langue des troubadours. Ces troubadours étaient des seigneurs ou des chevaliers qui célébraient la beauté de leurs dames et les exploits des preux. Seuls ou accompagnés d'un ménestrel, ils allaient de château en château, récitaient ou chantaient leurs poésies au son d’un instrument. Richard Cour-de-Lion, roi d'Angleterre, a été un des plus notables troubadours. Leur poésie était naturellement toute lyrique, gaie, facile, composée presque toute de chansons d'amour.

L'ère des troubadours ne dura pas longtemps : elle se termina à peu près lors de la croisade contre les Albigeois (1272) qui réunit la province de Languedoc au royaume de France.

LES TROUVÈRES. Les trouvères ressemblaient assez aux bardes écossais, mais à des bardes voyageurs. Pour concevoir l'empressement qu'on mettait à recevoir ces hôtes ingénieux, il faut se figurer la solitude et les longs ennuis des demeures féodales. Sur le sommet d'une colline d'un accès difficile s'élevait un château isolé, fermé de hautes murailles, où d'étroites meurtrières admettaient un jour pâle et triste. Tout autour, de misérables chaumières, des paysans grossiers et tremblants ; au dedans la châtelaine avec ses filles entourées de jeunes pages nobles sans doute, quelquefois gracieux, mais toujours ignorants comme elles. Les fils de la maison servent eux-mêmes comme pages dans un autre château. Quant air seigneur, il excelle à donner et à recevoir de grands coups de glaive, à monter un ardent destrier et à boire de grands hanaps de vin. Que faire en un tel gíte sinon la guerre ou l'amour ? à moins d'imiter l'une et de raconter l'autre, de donner des tournois, ou d'écouter des jongleurs ? Aussi lorsque pendant six mois a'hiver le château féodal était resté enveloppé de

1. L'idiome provençal persista cependant; il existe encore de nos jours et a produit, même en ce siècle, de grands poètes, Jasmin et Mistral, dont les noms sont bien connus en France.

nuages, sans guerre, sans tournois, qu'il n'avait vu que peu d'étrangers et de pèlerins ; quand s'étaient écoulés ces longs jours monotones, ces interminables soirées mal remplies par le jeu d'échecs, on attendait avec les hirondelles le retour désiré du poète. Il arrivait enfin ; on l'apercevait de loin le long de la rampe escarpée qui menait au château : il portait sa vielle attachée à l'arçon de sa selle, s'il était à cheval ; suspendue à son cou, s'il cheminait à pied. Ses habits étaient bariolés de diverses couleurs ; ses cheveux et sa barbe rasés au moins en partie ; une bourse qu'on appelait la malette ou l'aumônière pendait à sa ceinture et semblait appeler d'avance la générosité de ses hôtes. Sans demeure, dès le soir de son arrivée, le baron, les écuyers, les damoiselles se réunissaient dans la grande salle pavée pour entendre le poème qu'il venait d'achever pendant l'hiver. Alors se déployaient devant des auditeurs si bien disposés, si altérés de poétiques récits, mille tableaux intéressants et merveilleux."

La Chanson de Roland fut le prélude d'une quantité prodigieuse de poèmes connus sous le nom de cycles. L'un de ces cycles, celui de Merlin l’Enchanteur, a eu son écho ou sa contrepartie dans la poésie anglaise.

XII SIÈCLE.

Voici un fragment de prose du XIIe siècle: c'est un court extrait d'un sermon prononcé par le fameux Saint Bernard de Clairvaux à l'occasion de la fête de l'Epiphanie.

Por ceu volt il en terre dexendre et ne volt mies solement

Pour cela veut-il descendre en terre et ne veut pas seulement dexendre en terre et nastre, anz volt assi estre conuiz; et por descendre en terre et naître, mais veut aussi être connu, et pour ceste conissance faisons nos in ceste feste de l'Aparicion. Hui (effectuer) cette connaisance nous faisons cette fête de l’Apparition. vinrent li troi roi por querre lo soloil de justice qui neiz estoit, Aujourd'hui vinrent les trois rois pour chercher le soleil de justice de cui il est escrit : Orianz est qui était né, de qui il est écrit: L'orient est chez nous.

ses

nous.

XIII° SIÈCLF.

Au commencement du XIIIe siècle (1207) vient la chronique historique sous sa forme la plus intéressante. Villehardouin, promoteur de la quatrième croisade, en décrit les incidents merveilleux avec la franchise et le naturel d'un chevalier chrétien. Voici en quels termes il raconte la mort du marquis de Montferrat, le chef de l'entreprise:

Quant il ot (eut) esté (élé) en la terre et il s'en dut partir, li Bougre (les Bulgares) se furent assamblés de la terre, et virent que li marchis (le marquis) estoit (était) à poi (avec peu) de gent, et il vinrent lors de toutes pars, et assaillirent à s'arriere-garde. Et quant li marchis oỉ (ouüt, entendit) le cri, si sailli (il sauta) en un cheval tot (tout) desarmés, un glaive en sa main, et quant il vint là où ils ièrent (allèrent) assamblés à l'arrière-garde, si lor recourut sus et les chacia (chossa) une grant pièce arrieres. La fu ferus (froppé) d'une saiete (flèche) parmi le gros del braz de sos (dessous) l'espaule mortellement, et commencha moult à espandre de sanc. Et cil (ceux) qui furent entor le marchis le sostindrent (soutinrent). Et il perdi moult de sanc, si ce commencia à pasmer. Et quant ses genz virent

que il n'auroient nulle aïe (aide) de lui, si ce cominencierent à desconfire, et à le laisser. Et cil qui remes

trent (restèrent) avec luy furent mort et li marchis Boniface de Montferrat ot (eut) la teste colpée.1

XIVSIÈCLE.

Près de cent ans après (1300) vient l'histoire d'un des plus grands rois de France, Louis IX dit saint Louis, écrite par son sénéchal, le sire de Joinville. Cette vie de saint Louis pleine de charme et d'abandon, est du plus haut intérêt. Comine exemple de narration voici le départ de la flotte pour la croisade de 1248:

Et en brief tens (temps), le vent se feri (frappa) ou voille (à la voile) et nous ot (eul) tolu (enleré) la veue de la terre que nous ne veismes (cîmes) que le ciel et yeaue (egu); et chascun (chaque) jour nous esloigna (é'oigna) le vent des païs où nous avions esté (été) nez (nés). En ces choses vous monstre (montre) que celi (celui) est bien fol hardi qui se ose mettre en tel péril où en péchié (péché) mortel ; car l'en se dort (l'on s'endort) le soir là ou en (on) ne scet (sail) se l'en se trouvera au fond (fond) de la mer.

XV° SIÈCLE.

Vers la fin du XIVe siècle paraît le chroniqueur par excellence, Jean Froissart (1337-1410), bien connu des historiens pour son livre précieux la Chronique de France, d'Angleterre, d'Ecosse et d'Espagne. Il est déjà assez facile à lire, comme le montre l'extrait suivant où il raconte com

1. On comprendra facilement qu'il est tout à fait en dehors du but de co manuel de faire ressortir les différences d'orthographe.

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