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CHAPITRE XII.

DAUDET (ALPHONSE) (1840— ).

AUTEURS DIVERS. Daudet est peut-être le nom le plus connu à l'étranger d'entre les romanciers de cette fameuse fin de siècle. Il mérite à juste titre sa popularité par des qualités toutes spéciales : originalité féconde de sujets aussi bien que de manière, verve intarissable, talent hors ligne de description vive et animée. Ajoutons à cela un vocabulaire varié, d'une grande richesse, un pathétique ému et la nuance la plus délicate d'expression. Un trait particulier est qu'il aime à employer le langage le plus familier, le langage du peuple en un mot; c'est même ce qui donne une grâce de plus à son style, une grâce naïve et pittoresque.

Alphonse Daudet est né à Nîmes, helle ville du midi de la France.

Dès son enfance, ses aspirations sont toutes littéraires. Ses études classiques interrompues par la ruine de son père, il devient, à l'âge de seize ans, maître d'étude dans un collège de province. Cette vie qu'il décrit dans le Petit Chose était trop pénible ; il y renonce et vient à Paris, où grâce au dévouement de son frère (Ernest), il finit, après de dures épreuves, par se frayer un chemin dans le journalisme.

Son premier grand succès fut les charmantes Lettres de mon Moulin, suivies du Petit Chose. Après viennent ces peuvres qui assurent sa réputation, les Contes, Tartarin de Tarascon, qui fut plus tard continué dans Tartarin sur les Alpes, le plus caractéristique de ses écrits, puis l'Évangéliste, épisode de l'Armée du salut, la Belle Nivernaise, etc. Il a donné aussi de grands romans, moins faciles à comprendre ici parce qu'ils dépeignent des phases intimes de la vie parisienne ou des vicissitudes politiques. De ce nombre sont le Nabab, les Rois en Exil, l'Immortel, Fromont Jeune, etc. Il faut dire que ces volumes contiennent un certain nombre de pages décrivant dəs situations risquées ou peu morales qui ne sauraient plaire à tout le monde.

Comme les oeuvres de Daudet sont si connues, et surtout si accessibles, il ne sera donné ici comme spécimen qu'un conte rarement cité et cependant bien dans la manière de l'auteur.

LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN. Monsieur Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. Il les perdait toutes de la même façon ; un beau matin, elles cassaient leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là haut le loup les mangeait. Ni les caresses de 5 leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.

Le brave monsieur Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Il disait: “C'est fini; 10 les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une."

Cependant il ne se découragea pas, et après avoir perdu six chèvres de la même manière, il en acheta une septième; seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à demeurer 15 chez lui.

Ah! qu'elle était jolie la petite chèvre de monsieur Seguin! Qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs, et puis docile, caressante, 20 se laissant traire sans bouger, sans mettre le pied dans l'écuelle ; un amour de petite chèvre !

Monsieur Séguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, 25 en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait très heureuse, et broutait l'herbe de si bon cour que Monsieur Seguin était ravi : "Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi!” – 30 Monsieur Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.

Un jour, elle se dit en regardant la montagne : “Comme on doit être bien là-bas! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le

cou !... C'est bon pour l'âne ou pour le bouf de brouler dans un clos!... Les chèvres, il leur faut du large.”

A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui vint. Elle maigrit; son lait se fit rare. C'était 5 pitié de la voir tirer tous les jours sur sa longe, la tête

tournée du côté de la montagne, la narine ouverte, et faisant : ?... tristement.

Monsieur Seguin s'apercevait bien que sa chèvre avait

quelque chose, mais il ne savait pas ce que c'était... Un 10 matin, comme il achevait de la traire, la chèvre se retourna

et lui dit dans son patois : “Ecoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous. Laissez-moi aller dans la montagne."

- “Ah ! mon Dieu !... Elle aussi !” cria monsieur Se15 guin stupéfait, et du coup il laissa tomber son écuelle...

puis, s'asseyant dans l'herbe, à côté de sa chèvre : “Comment, Blanquette, tu veux me quitter, ?” Blanquette répondit : “Oui, monsieur Seguin."

- Est-ce que l'herbe te manque ici ? 20 – Oh! non, monsieur Seguin.

- Tu es peut-être attachée de trop court; veux-tu que j'allonge la corde ?

— Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.

– Alors, qu'est-ce qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux ? 25 - Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.

- Mais,, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la montagne... Que feras-tu, quand il viendra ?...

- Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin.

— Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé 30 des biques autrement encornées que toi... Tu sais bien,

la vieille Renaude qui était ici l'an dernier ? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis le matin le loup l'a mangée.

- Pécaïré ! Pauvre Renaude !... Ça ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne.

- Bonté divine! dit monsieur Seguin... mais qu'est-ce qu'on leur a donc fait à mes chèvres ? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je te sauverai mal- 5 gré toi, coquine, et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours.”

Là-dessus, monsieur Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont il ferma la porte à double tour. Malheureusement il avait oublié la fenêtre, et à peine eut- 10 il le dos tourné que la petite s'en alla.

Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu de si joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigners se baissaient jusqu'à terre pour la 15 caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient.

Toute la montagne lui fit fête.

Vous pouvez juger si notre chèvre était heureuse. Plus 20 de corde, plus de pieu.... rien qui l'empêchait de gambader, de brouter à sa guise... C'était là qu'il y en avait de l'herbe ! jusque par-dessus les cornes .. Et quelle herbe! savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes... C'était bien autre chose que le gazon du clos!... Et les fleurs 25 donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !...

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle 30 avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis tout à coup elle se redressait d'un bond sur ses pattes... Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là

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haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de monsieur Seguin dans la montagne.

C'est qu'elle n'avait peur de rien, la Blanquette! Elle franchissait d'un bond de grands torrents qui l'éclabous5 saient au passage de poussière humide et d'écume. Alors,

toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil... Une fois, s'avançant au bord d'un plateau, une fleur de cytise aux dents,

elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison 10 de monsieur Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes.

“Que c'est petit, dit-elle; comment ai-je pu tenir làdedans ?” Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde.

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c'était le soir... “Déjà !” dit la petite chèvre ; et elle s'arrêta fort étonnée.

En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de monsieur Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la 20 maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de

fumée. Elle écouta la clochette d'un troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute triste... Un gerfaut qui rentrait la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit...

Puis ce fut un long hurlement dans la montagne : “Hou! 25 hou!” Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n'y

avait pas pensé... Au même moment, une trompe sonna bien loin dans la vallée. C'était ce bon monsieur Seguin qui tentait un dernier effort.

“Houl hou !...” faisait le loup. 30 “Reviens! reviens!...” criait la trompe.

Blanquette eut envie de rentrer ; mais en se rappelani le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pourrait plus se faire à cette vie ; et qu'il valait mieux rester...

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