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averse.

La campagne en revanche vous laisse l'impression d'une grande vie, vague, diffuse, mélancolique, celle de la contrée humide. Je l'ai encore mieux seutie à Richmond. De la terrasse, on voit plusieurs lieues de pays, la Tamise qui n'est pas plus grosse que la Seine, et tournoie dans 5 des prairies, entre des bouquets de grands arbres Tout est vert, d'un vert doux, presque éteint par la distance. On sent la fraîcheur et la paix d'une végétation infinie ; le ciel grisâtre lui fait un dôme mat et bas ; à l'horizon, par assises flottantes, sont des brouillards blanchâtres, ça 10 et là une

nue noircissante, ou la tache violacée d'une

De tous les fonds monte une brume lente ; on la suit comme une mousseline qui traîne entre les interstices des arbres, et, par degrés, la gaze flottante de la terre vient rejoindre le voile uniforme du ciel. - Quel silence 15 dans le parc! Des troupeaux de daims paissent dans la fougère humide ; les biches viennent contre les barrières regarder le passant, et ne s'effrayent pas. Se peut-il une campagne mieux disposée pour détendre les nerfs de l'homme qui lutte et travaille? Les chênes, les tilleuls, 20 les marronniers épanouis, énormes, sont de nobles créatures qui semblent parler à voix basse, avec majesté et sécurité ; à leurs pieds le gazon dru et haut, l'herbe où la pluie a laissé ses larmes, sourit avec une grâce tendre et triste. De l'air, du ciel et des choses se dégage une sorte 25 de quiétudo affectueuse ; la nature fait accueil à l'âme lassée, endolorie par l'effort.

.

Autre tableau : à Hyde Park Corner, revue des toilettes. La beauté et la parure abondent, mais le goût manque. 30 Les couleurs sont outrageusement crues, et les formes disgracieuses. Décidément les Anglaises, sauf dans la haute classe, se fagotent à plaisir. On devine des corps sains, bien bâtis, parfois beaux, mais il faut les deviner.

La physionomie est souvent pure, mais aussi souvent monotone.... Quelques-unes vont à l'extrême de la laideur et du grotesque. En revanche, d'autres vont à l'extrême

de la beauté. On voit là des figures d'ange ; les yeux de 5 pervenche pâle sont doucement profonds, le teint est celui d'une fleur ou d'un enfant, le sourire est divin....

Quantité d'amazones sont charmantes ; si simples, si sérieuses, pas un grain de coquetterie. Elles viennent

ici, non pour être regardées, mais pour prendre l'air ; le 10 geste est franc, sans prétention ; la poignée de main toute

loyale, presque virile; aucune franfreluche dans la toilette; la petite veste noire, serrée à la taille, montre la bonne pousse, la structure saine. A mon sens, le premier devoir

d'une jeune fille est de se bien porter. Elles mapient leur 15 cheval avec une aisance et une sûreté complète. Parfois,

le père ou le frère s'arrête, cause d'affaires ou de politique avec un ami ; elles écoutent et s'habituent ainsi aux idées graves. Ces pères et ces frères eux-mêmes font plaisir à

voir : figures expressives, décidées, qui portent ou ont 20 porté le poids de la vie, moins usées que chez nous, moins

promptes aux sourires, mais plus rassises, et qui laissent souvent dans le spectateur une vague impression de respect, tout au moins d'estime, et parfois de confiance....

NOTES.

Page Ligne 384,- Il y a, dans cette description du talent de Dickens, une imita

tion très pittoresque de la manière vive et animée de l'auteur.

anglais. 385.—20. “Commissionnaire du coin." Les commissionnaires sont des

espèces de messagers qui se tiennent aux coins des rues des
grandes villes en France pour faire les COMMISSIONS (to go on

errands).
21. “Le grillon du foyerthe Cricket on the earth.
25. “Un enfant malade" Dombey & Son,

Page Ligne 386—. 13. “Les passants... leur parapluie" c'est-à-dire CBAOUN aveo son

parapluie. C'est assez l'usage en français de particulariser ainsi chaque personne. De même, au parlement, les députés

lèvent la main (sing.) etc. 14. “Squares” mot emprunté à l'anglais, se prononce squarr. Il y a

deux ou trois "squares" à Paris. 15. "Ombres qui reviennentghosts. 23. “Du papier brouillard” blotting paper. 25. “Avoir le spleen” expression française soi disant empruntée à

l'anglais pour to have the blues.

30. “Noir animal” poudre noire obtenue par la calcination des os. 378.-10. “Assises” layers. 388.– 5. La pervenche est une jolie fleur bleu pâle.

10. “La poignée de main" hand shaking.
12. "La bonne pousse” healthy growth.

QUESTIONS. 1. Détails biographiques sur Taine?—2. A quel Anglais renommé peut-on le comparer?—3. Quels divers ouvrages a-t-il composés? et quels sont les plus importants ?–5. Quel écrivain anglais appréciet-il? et de quelle manière ?–6. Quelles descriptions de Dickens rappelle t-il?—7. Quels sont les traits les plus caractéristiques de sa description de Londres le dimanche 2–8. De la campagne à Richmond?—9. Des personnes qu'il voit à Hyde Park?

CHAPITRE XII.

DAUDET (ALPHONSE) (1840—).

AUTEURS DIVERS. Daudet est peut-être le nom le plus connu à l'étranger d'entre les romanciers de cette fameuse fin de siècle. Il mérite à juste titre sa popularité par des qualités toutes spéciales : originalité féconde de sujets aussi bien que de manière, verve intarissable, talent hors ligne de description vive et animée. Ajoutons à cela un vocabulaire varié, d'une grande richesse, un pathétique énu et la nuance la plus délicate d'expression. Un trait particulier est qu'il aime à employer le langage le plus familier, le langage du peuple en un mot; c'est même ce qui donne une grâce de plus à son style, une grâce naïve et pittoresque.

Alphonse Daudet est né à Nîmes, belle ville du midi de la France.

Dès son enfance, ses aspirations sont toutes littéraires. Ses études classiques interrompues par la ruine de son père, il devient, à l'âge de seize ans, maître d'étude dans un collège de province. Cette vie qu'il décrit dans le Petit Chose était trop pénible; il y renonce et vient à Paris, où grâce au dévouement de son frère (Ernest), il finit, après de dures épreuves, par se frayer un chemin dans le journalisme.

Son premier grand succès fut les charmantes Lettres de mon Moulin, suivies du Petit Chose. Après viennent ces ouvres qui assurent sa réputation, les Contes, Tartarin de Tarascon, qui fut plus tard continué dans Tartarin sur les Alpes, le plus caractéristique de ses écrits, puis l'Évangéliste, épisode de l'Armée du salut, la Belle Nivernaise, etc. Il a donné aussi de grands romans, moins faciles à comprendre ici parce qu'ils dépeignent des phases intimes de la vie parisienne ou des vicissitudes politiques. De ce nombre sont le Nabab, les Rois en Exil, l’Immortel, Fromont Jeune, etc. Il faut dire que ces volumes contiennent un certain nombre de pages décrivant dəs situatious risquées ou peu morales qui ne sauraient plaire à tout le monde.

Comme les ouvres de Daudet sont si connues, et surtout si accessibles, il ne sera donné ici comme spécimen qu'un conte rarement cité et cependant bien dans la manière de l'auteur.

LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN. Monsieur Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. Il les perdait toutes de la même façon ; un beau matin, elles cassaient leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là haut le loup les mangeait. Ni les caresses de 5 leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.

Le brave monsieur Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Il disait: “C'est fini; 10 les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une.”

Cependant il ne se découragea pas, et après avoir perdu six chèvres de la même manière, il en acheta une septième; seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à demeurer 15 chez lui.

Ah! qu'elle était jolie la petite chèvre de monsieur Seguin! Qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses zébrées et ses longs poils blancs, et puis docile, caressante, 20 se laissant traire sans bouger, sans mettre le pied dans l'écuelle ; un amour de petite chèvre !

Monsieur Séguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. C'est là qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, 25 en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait très heureuse, et broutait l'herbe de si bon cour que Monsieur Seguin était ravi : “Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi!” 30 Monsieur Seguin se trompait, sa chèvre s'ennuya.

Un jour, elle se dit en regardant la montagne : "Comme on doit être bien là-bas! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le

cornes

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