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gueur et trop de brièveté obscurcissent un discours, trop de plaisir incommode, trop de consonances déplaisent. Nous ne sentons ni l'extrême chaud ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sout ennemies et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous en souffrons. Trop 5 de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit: trop et trop peu de nourriture troublent ses actions : trop et trop peu d'instruction l'abêtissent. Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient pas, et nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent ou nous à elles. 10

Voilà notre état véritable. C'est ce qui resserre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne passons pas; incapables de savoir tout, et d'ignorer tout absolu- ment. Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants entre l'ignorance et la connaissance ; et, 15 si nous pensons aller plus avant, notre objet branle et échappe à nos prises ; il se dérobe et fuit d'une fuite éternelle.

FAIBLESSE ET GRANDEUR DE L'HOMME.

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L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers 20 entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écrase

rait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, · parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.

Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée.

L'homme est si grand que sa grandeur paraît même en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. Il est vrai que c'est être misérable que de se 3C connaître misérable ; mais c'est aussi être grand que de canaître qu'on est misérable. Ainsi toutes ces misères .

prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi détrôné.

L'HOMME DÉSIRE ÊTRE ESTIMÉ. Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme, 5 que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, de n'être

pas dans l'estime d'une âme. Et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée 10 des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons

pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver cet être imaginaire et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la géné

rosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire 15 savoir afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination.

VANITÉ DE L'HOMME. · L'orgueil nous tient d'une possession si naturelle au milieu de nos misères et de nos erreurs, que nous perdons

même la vie avec joie, pourvu qu'on en parle. 20 La vanité est si ancrée dans le cour de l'homme, qu'un

goujat, un marmiton, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs, et les philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire

d'avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la 25 gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci, j'ai peut-être

cette envie, et peut-être que ceux qui le liront l'auront aussi,

Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront 30 quand nous n'y serous plus ; et nous sommes si vains, que

l'estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.

Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en vois quelques-unes dans l'bistoire, elles me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout à fait cachées, puisqu'elles ont été sues : ce peu, par où elles ont paru, en diminue le mérite ; car c'est là le plus beau, de 5 les avoir voulu cacher.

L'HOMME NE PENSE PAS AU PRÉSENT.

Nous ne tenons jamais au présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent, et comme pour le hâter, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt ; şi 10 imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous, et ne pensons pas au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont point, et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste.

Que chacun examine sa pensée ; il la trouvera toujours 15 occupée au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont nos moyens ;

le seul avenir est notre objet. Ainsi nous ne 20 vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est indubitable que nous ne le serons jamais, si nous n'aspirons à une autre béatitude qu'à celle dont on peut jouir en cette vie.

PETITES CAUSES, GRANDS EFFETS.

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Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige.

Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre. Rome 30 même allait trembler sous lui. Mais ce petit gravier, qui

n'était rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.

Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face do la terre aurait changé. 5 Quand il est question de juger si on doit faire la guerre

et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, et encore intéressé; ce devrait être un tiers indifférent.

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POURQUOI L'HOMME S'OCCUPE. L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage éternel, et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature

lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui en reste 15 que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui

lui reste l'incommode si fort et l'embarrasse si étrangement, qu'elle ne songe qu’à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d'être obligé de vivre avec soi et de

penser à soi. 20 C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des

hommes et de tout ce qu'on appelle divertissements ou passe-temps, dans lesquels on n'a en effet pour but que d'y laisser passer le temps sans le sentir. L'âme ne trouve

rien en elle qui la contente. Elle n'y voit rien qui ne 25 l'afflige quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de

se répandre au dehors, et de chercher dans l'applicaticn aux choses extérieures à perdre le scuvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli : et il suffit,

pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir et d'être 30 avec soi.

ERREURS DE L'ÉDUCATION. On charge les hommes dès l'enfance du soin de leur honneur et de leurs biens, et même du bien et de l'honneur de leurs parents et de leurs amis, On les accable de l'étude des langues, des sciences, des exercices et des arts. On les charge d'affaires ; on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux s'ils ne font en sorte, par leur industrie et par leur soin, que leur fortune, leur honneur, et 5 même la fortune et l'honneur de leurs amis, soient en bon état, et qu'une seule de ces choses qui manque les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font se tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux. 10 Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ?

Demandez-vous ce qu'on pourrait faire ? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins. Car alors ils se verraient et ils penseraient à eux-mêmes ; et c'est ce qui leur est insupportable. Aussi, après s'être chargés de 15 tant d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, ils tâchent encore de le perdre à quelque divertissement qui les occupe tout entiers et les dérobe à eux-mêmes.

PENSÉES DIVERSES.

Voulez-vous qu'on croie du bien de vous ? N'en dites 20 point.

Il n'est point de vertu sans sacrifice.

La conscience est le meilleur livre de morale que nous ayons : c'est celui qu'on doit consulter le plus.

Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi, ne demeurez-vous 25 pas de l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste. Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle

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que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.

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