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Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre.

5 Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus

résolu en mes actions que je pourrais, et de ne pas suivro moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été

très assurées ; imitant en ceci les voyageurs, qui se trou10 vant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en

tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le chan

ger point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut15 être été au commencement que le hasard seul qui les ait

déterminés à le choisir ; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que

dans le milieu d'une forêt. 20 Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à

me vaincre que la fortune, et à plutôt changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pou

voir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons 25 fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont exté

rieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. ....

Enfin pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les 30 hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la

meilleure, et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensais que je ne pouvais faire mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est à-city que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite.

Si j'écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin qui est celle de mes précepteurs, c'est à 5 cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens. Et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, 10 si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.

Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse 15 que je ne sois pas assuré d'accomplir. Mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connaissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles plus assurées que celles qu'on a eues 20 jusques à présent.

NOTES.

Page. Ligne. 18.– 4. “Que te met en l'esprit l'amitié,” c.-à-d. que l'amitié te met.

Notez dès l'abord cette tournure qui se rencontre très fréquemment en français: quand la phrase incidente (clause subordonnée) commence par un pronom relatif régime, le sujet se met très souvent APRÈS le verbe. Si l'on n'y fait attention c'est là une source féconde d'erreurs pour la tra

duction. 8. “Injurieux ami.” Apposition; le sens est: En ami injurieux. 9. “Avecque," pour avec; cette forme se retrouve encore assez

souvent chez les poètes du XVIIe siècle. 12. “Et, rose, elle a vécu..." Notez l'exquise délicatesse de la pensée

et de l'expression. "Rose” ici est encore en apposition. 14. “Rigueurs à nulle autre pareilles," C.-à-d. que rien au monde ne

peut égaler. 15. "On a beau la prier," in vain do we beseech her. 18. "Le chaume,thatch; d'où le mot chaumière, thatch-house,

cottage. 20. “Louvre,” le palais des rois de France à cette époque. Mainte- ·

nant le Louvre sert à contenir une des plus belles galeries d'art qui soit au monde,

Rapprochez de cette pensée, si poétiquement exprimée, les vers d'Horace (ode 4, livre 1): Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas

Regumque turres. 20.— 4. "Ne chercher plus d'autre.” Il est d'usage maintenant de dire,

à l'infinitif: ne plus chercher. De même plus loin, p. 21, I. 1 et 2, "ne manquer pas,” “ne recevoir jamais," on dit plus

habituellement: ne pas manquer, ne jamais recevoir. 5. "Qui se pourrait trouver," plus familièrement: qui pourrait se

trouver. La tournure employée par Descartes est plus élé.

gante. 8. "Humeurs,” c. à-d. caractères. 13. “Ceux que fait un homme de lettres” = ceux qu'un homme de

lettres fait. Voyez n. 1, plus haut. 21.- 3. “Que” pour à moins que....”

5. "Prévention" = préjugé.
10. “Qu'il se pourrait,that it would be possible.

Cet emploi de POUVOIR à la forme réfléchie est élégant en

français.
15. "Jusques à,” encore employé en poésie pour “jusqu'à.”

Page. Ligne.
21.-26. “Que jo ne demeurasse.... que je ne laissasse."

Ces imparfaits du subjonctif sont fort corrects. Mais de nos

jours on les évite autant que possible; ils sentent le pédant. 28. “Ne pas laisser de..." doit se traduire généralement par and yet. 29. “Par provision,” = provisoirement, provisionally.

30. "Faire part,” to impart.
22.— 4. "Les mieux sensés.” Aujourd'hui on dirait: les plus sensés.

14. "Encore que" = bien que, although.
16. "S'ils ne vont justement" = s'ils ne vont Pas justement. Pas est

souvent omis après si
20. “Tâcher à.” On dit mieux maintenant: tâcher DE. Descartes du

reste lui même dit plus loin: tâcher d'acquérir. 26. “Au regard de nous” = à notre égard, en ce qui nous concerne.

29. “Qu'ont les hommes”= que les hommes ont. Cf. note 1, page 24. 23.– 2. “En la connaissance.” D'ordinaire on emploie DANS au lieu de

EN devant un article. 4. "J'écris en français.” Cette excuse modeste d'écrire en français

montre bien l'état des esprits à cette époque où les gens dits
instruits ne voulaient “croire qu'aux livres anciens" comme

dit Descartes lui-même.
9. “Pour ceux” = quant à ceux.
10. “Je m'assure" = je suis sûr, avec une nuance de modestie.
12. "Pour ce que” = parce que.

QUESTIONS.

MALHERBE.-1. Qu'est-ce que Malherbe, et quand vécut-il ? — 2. Citez un exemple de sa sévérité pour lui-même. — 3. Quelle mission se donna-t-il ? — 4. Qu'a-t-il écrit ? — 5. Quelle æuvre cite-t-on surtout de lui ? — 6. Quel est le sujet de cette ode? - 7. Citez une des strophes les plus remarquables ? — 8. Que dit l'auteur du pouvoir de la mort ?

DESCARTES. - 1. Qu'est-ce qu'un classique ? — 2. Quelle idée Descartes eut-il des études de son époque ? – 3. Que voulut-il ? — 4. Que fit-il de son temps ? – 5. Quel est le but de sa méthode ? — 6. Quels sont les qualités et les défauts de son style ? - 7. Qu'a-t-il encore écrit ? - 8, Quel titre a-t-il reçu de la postérité ? — 9. Comment mourut-il ? – 10. Quel est le point de départ de la philosophie moderne ?

Discours.-1. Où et comment l'auteur cherche-t-il à s'instruire? - 2. S'est-il prescrit beaucoup de préceptes ? Lesquels ? — 3. Quelles règles de conduite a-t-il suivies ? — 4. Quelle raison donne t-il pour écrire en français au lieu d'en latin ?

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CHAPITRE II.

PASCAL (1623-1662).—LES PENSÉES.

Pascal eut une vie assez tourmentée dans sa courte durée. Dès son enfance, à cause de sa santé délicate, son père ne lui fit étudier que les classiques; mais son penchant le portait vers les mathématiques. On raconte toujours ce fait que, à l'âge de douze ans, pour s'amuser il reconstruisit sans livres les premiers éléments de la géométrie. Laissé libre, il s'adonne tout d'abord aux mathématiques et, jeune encore, fait des découvertes remarquables dans les sciences.

Bientôt incapable de travail soutenu, il se retire du monde, chez les solitaires de Port-Royal.(1) C'est là que, à la sollicitation de ses amis, il écrit les Lettres provinciales, série de pamphlets d'une ironie mordante et d'une logique terrible contre les Jésuites. Ensuite, pour lui-même autant que pour le monde, il jette sur le papier les réflexions que lui inspirent les sujets les plus importants pour l'homme: la nature de l'homme, ses faiblesses, son avenir, la nécessité de la religion.

A lire ces Pensées sans savoir le nom de l'auteur, on croirait volontiers entendre un écrivain du XIXe siècle, tant il est moderne, mais un écrivain du plus beau génie. Le style est admirable, plein d'éclat, vif, alerte, expressif au plus haut degré, et en même temps d'une lucidité parfaite.

On comprend que Pascal, ayant été malade presque toute sa vie, ait plutôt des idées pessimistes comme on dit maintenant.

Il faut lire tout le livre des Pensées, qui d'ailleurs est assez court. En voici quelques extraits.

LE JUSTE MILIEU. Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit, trop de distance et trop de proximité empêchent la vue, trop de lon

1. Espèce de couvent, non loin de Versailles, où s'étaient retirés

plusieurs hommes religieux illustres, notamment les Arnauld et les Sacy.

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