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ment le vieux roi de Bohème, tout aveugle qu'il est, prend part à la bataille de Crécy (1346):

Il entendit par ses gens que la bataille estoit commencée; car quoiqu'il fust là armé et en grand arroi (équipage) si ne véait (voyait)-il goute et estoit aveugle. Lors dist le roy à ses gens une grand'vaillance : “Seigneurs, vous estes mes hommes, mes amis et mes compaignons ; à la journée d'hui je vous prie et resquiers tres-especialement que vous me meniez si avant que je puisse ferir un coup d'espée " Et cils (ceu.r) qui de lès (près de) luy estaient, et qui son honneur et leur avancement aimoient, lui accorderent : si que, pour eux acquitter et qu'ils ne le perdissent en la presse, ils se lierent par les freins de leurs chevaux tous ensemble et mirent le roy leur seigneur tout devant pour mieux accomplir son desir ; et ainsi s'en allerent sur leurs ennemis.

XVI° SIÈCLE. La prose historique avait dominé dans les siècles pré- . cédents. Avec la Renaissance des arts et des lettres la poésie, qui n'avait cessé de produire, reprend un essor nouveau. C'est l'époque de Ronsard, de Marguerite de Navarre, de la Pléiade, etc.

Cette renaissance, qui commença d'abord en Italie, pénétra en France sous François 1er. Ce roi protecteur des arts avant tout mérita aussi le nom de Père des Lettres. Nous avons de lui la fameuse épigramme écrite avec un diamant sur une des vitres du château de Blois :

Femme souvent varie,
Fol est cil qui s'y fie.

Les auteurs les plus connus de son règne sont le poète Marot et le prosateur Rabelais.

Marot (1495-1514) a réussi surtout dans la poésie badine, comme le témoigne une de ses ballades :

Pour courir en poste à la ville,
Vingt fois, cent fois, ne scay combien;
Pour faire quelque chose vile:
Frère Lubin le fera bien;

Mais d'avoir honneste entretien
Ou mener vie salutaire
C'est à faire à un bon chrétien :
Frère Lubin n'en fera rien.

Pour mettre comme un homme habile
Le bien d'aultrui avec le sien,
Et vous laisser sans croix ne pile :
Frère Lubin le fera bien.

On ha beau dire : Je le tien;
Et le presser de satisfaire,
Jamais ne vous en rendra rien :
Frère Lubin ne le peut faire.

Il presche en théologien ;
Mais
pour

boire de belle eau claire
Faites-la boire à vostre chien :
Frère Lubin ne le peut faire.

Rabelais (1483-1553) a écrit la Vie de Gargantua et ite Pantagruel, une des plus piquantes satires qui aient jamais été publiées ; elle est dirigée surtout contre les moines, les pédants et les princes. Sa description des gens de Paris donnée ci-après est des plus vraies et des plus amusantes. Il faut savoir que Gargantua et Pantagruel sont deux géants énormes :

Quelcques jours apres qu'ils se feurent refraischiz, il (Pantagruel) visita la ville: et feu veu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badault, et tant inepte de nature qu’ung bastoleur, ung porteur de rogatons, ung mulet avecque ses cymbales, un vielleux au myllieu d'ung carrefour assemblera plus de gents que ne feroit ung bon prescheur Evangelicque. Et tant molestement le poursuyvirent, qu'il feut contrainct soy reposer sus les tours de l'ecclise (église) nostre Dame. Onquel lieu estant considera les grosses cloches qui estoient esdictes (dans les dites) tours : et les fait sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, lui vint en pensée qu'elles serviroient bien de campanes (sonnettes) au col de sa jument, laquelle il vouloit renvoyer à son père, toute chargée de frouwaiges de Brye. De faict, les emporta en son logis.

C'est à Paris que Pantagruel fait la rencontre de Panurge, le type du bohème moderne. Comme on lui demande qui il est et d'où il vient, Panurge répond d'abord en allemand, puis en arabe, en italien, en anglais, en basque, en hollandais, en espagnol, en danois, en hébreu, en grec, en bas-breton et en latin. Enfin Pantagruel impatienté lui dit : "Dea, mon amy, ne sçavez vous parler Françoys ? — Si fait, tres bien, Seigneur, repondit le compagnon, Dieu mercy, c'est ma langue naturelle et maternelle."

La gloire du XVIe siècle est Montaigne, dont les Essais ont encore de nos jours tant de lecteurs. Ces essais à vrai dire ne sont qu'un vaste répertoire de souvenirs, et de réflesions nées de ces souvenirs; mais tout est dit avec tant l'immagination, de naturel et de vivacité que nous nous y intéressons profondément, Montaigue plaît, amuse et fait penser.

L'extrait choisi ici donne une leçon fort opportune de nos jours sur le sujet si discuté de l'éducation.

A un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (gain), ny tant pour les commoditez externes que pour les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en réussir habile homme qu'homme sçavant, je vouldrais aussi qu'on feust (fûl) soingneux (soigneur) de lui choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faite que bien pleine ; et qu'on y requist toutes les deux, mais plus les mœurs et l'entendement, que la science ; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle maniere. On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans un entonnoir ; et nostre charge, ce n'est que redire ce qu'on nous a dict: je vouldrois qu'il corrigeast cette partie, faisant gouster les choses (à l'âme de l'enfant), les choisir, et discerner d'elle mesme; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veulx pas qu'il invente et parle seul ; je veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour. -Il est bon qu'il le face (fasse) trotter devant luy, pour juger de son train, et juger jusques à quel poinct il se doibt ravaller (abaisser) pour s'accommoder à sa force.

Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance ; et qu'il juge du proufit qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa mémoire mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui face mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers subjects pour veoir s'il l'a encores bien prins (saisi) et bien faict sien.

Qu'il lui face tout passer par l'estamine, et ne loge rien en sa teste par simple autorité et à crédit.

Vient ensuite une réflexion qui, dans la bouche d'un homme aussi instruit que l'était Montaigne, a bien son poids :

C'est un bel et grand agencement sans doubte que le grec et le latin, mais on l'achete trop cher.

Comme on le voit, il n'y a plus guère que l'orthographe qui marque la différence entre l'auteur des Essais et les écrivains qui vont suivre. Et encore cette orthographe n'a-t-elle pas changé ainsi subitement. Seulement, pour la commodité des lecteurs, maintenant on imprime les classiques avec l'orthographe de nos jours.

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