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naissance'. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne au grand jour de la Galerie du Palais'. »

Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de citers, la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la même manière : « Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir par d'autres inventions étrangères, que le S de Mondory n'entend guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du Cid et les premières causes de sa fausse réputation. » Ce dernier passage est assez obscur : l'auteur veut-il parler seulement de l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née, ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter, et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux représentations plus d'éclat et de solennité.

Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier 1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été en correspondance suivie '. Ce précieux document, qui nous a été conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir, un véritable compte rendu du Cid

1. La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les appliquer au Cid : elles se trouvent dans une lettre à Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre xlvi, tome 1, p. 395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille, car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur Médée, tome II, p. 330 et 331.

2. C'est-à-dire si le Cid n'eût pas été imprimé et exposé dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres nouveaux. Voyez la Notice sur la Galerie du Palais, tome II, p. 3-9.

3. Réponse à l'Ami du Cid.... p. 41 et 42.

« Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement d'un Cid qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné de l'amour aux danies les plus continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la Chambre dorée et sur le siège des fleurs de lis). La foule a été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de niches aux pages, ont été des places de faveur

pour

les cordons bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de chevaliers de l'ordre, o

A ce moment l'enthousiasme produit par le Cid était si vif,

1. Voyez Lettres de Balzac, tome I, p. 420, livre IX, lettre xxii, à M. de Mondory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de Mondory : « J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le pouvoir faire du consenlement de nos plus sévères écoles, puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***, et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir, et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la tristesse et aux autres fàcheuses passions. » Il est permis de penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le mot ecclésiastiques ou le mot predicateurs. En effet, Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son Théatre françois (p. 141): « Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour toucher les cæurs ? »

2. Le Comedien Mondory, par Auguste Soulié. Revue de Paris, du 30 décembre 1838.

3. On appelait Chambre dorée la grand'chambre du Parlement, à cause de son plafond doré. Étre assis sur les fleurs de lis se disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale et surtout que chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant : « Depuis quinze jours le public a été diverti du Cid et des deux Sosies ', à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je vous ai fort desiré à la representation de ces deux pièces ?. » Ne pourrait-on conclure de ces lettres , écrites à quelques jours d'intervalle, que la première représentation du Cid eut lieu seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute, c'est que le succès et la vogue du Cid ne furent bien établis que dans la première quinzaine de janvier.

Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps, qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire : « Cette pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix meilleures des autres auteurs :. »

« Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en savoit quelque partie par cæur, on la faisoit apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de dire: Cela est beau comme le Cid*.

Scarron, qui, dans son Virgile travesti, s'est presque continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque opposition des usages et des habitudes de son temps

D

dans une cour supérieure, parce que leurs siéges étaient couverts de fleurs de lis.

1. Les Sosies, comédie de Rotrou, représentée en 11:36, un peu avant le Cid.

2. Recueil autographe des Lettres de Chapelain, appartenant à M. Sainte-Beuve : lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille , par M. J. Taschereau, ze édition, p. 56.

3. Le Jugement du Cid, p. 8.

4. Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise, 1653, in-8°, p. 186 et 187.

avec les coutumes de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la nymphe Déiopée, la façon dont elle récite le Cid :

Celle que j'estime le plus
Sera la femme d'Éolus :
C'est la parfaite Déiopée,
Un vrai visage de poupée;
Au reste, on ne le peut nier,
Elle est nette comme un denier;
Sa bouche sent la violette,
Et point du tout la ciboulette ;
Elle entend et parle fort bien
L'espagnol et l'italien;
Le Cid du poëte Corneille,
Elle le récite à merveille;
Coud en linge en perfection

Et sonne du psalterion'. On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans le Cid du vivant de Corneille, mais on a sur ce point bien peu seignements certains. Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous l'avons vu, sans les nommer.

Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre, et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles de Rodrigue et de Chimène : « Mondory, la Villiers et leurs compagnons n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, le Cid imprimé n'étoit plus le Cid que l'on a cru voir. »

Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'asser

de ren

1. Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur Scarron.... A Paris, chez Guillo de Luyne, 1653, in-4°, livre I, p. II et 12.

2. Lettre.... à l'illustre Academie, p. 5. Mme de Sévigné a emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine; elle dit presque dans les mêmes termes : А

propos

de comédie, voilà Bajazet. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la moitié de ses attraits. » (9 mars 1672, tome II,

p. 529.)

En 1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice de la Galerie du Palais, tome II, p. 9.

tion de Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans le Cid : elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal interprété?.

L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de la Marianne de Tristano l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de l'Impromptu de Versailles, Molière parodie le ton dont ce comédien débitait les stances du Cid. La troupe de Molière représentait aussi de

1. Voici le passage textuel de la Galerie historique des acteurs du théatre françois.... par P. D. Lemazurier.... 1810, tome 1, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il entend parler de celui de Rodrigue : « Il joua d'original dans le Cid et dans les Horaces; Chapuzeau, qui nous indique ces faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici ses propres termes, livre III de son Théatre françois, p. 177 et 178. » Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier. De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. « Cet établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils ne cominencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés. Le Cid, dont le mérite s’attira de si nobles ennemis, et les Horaces, que le même Cid eut plus à craindre, parce que leur gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La troupe royale, prenant cæur aux grands applaudissements qui accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque temps après, lui donna de ses ouvrages. »

2. Voyez tome 1, p. 49, note 2.

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