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qu'il reproduit un détail, il en sent les liaisons et les dépendances, ce qui le suit, ce qui l'amène, ce qui lui est contraire, ce qui lui est conforme. Il accorde les objets entre eux; il sait quelles bêtes peuvent exprimer les hommes, quels dieux peuvent convenir aux bêtes, quel ton général doit assembler ces trois peintures en un seul tableau. Il prévoit, il devine, il accommode, il relie d'instinct, comme un insecte qui court en un instant aux quatre coins de sa toile, et n'attache un fil qu'en sentant trembler tout le réseau. C'est par ce tact toujours éveillé qu'il forme des ensembles ou plutôt que les ensembles se forment en lui. Au fond ils s'y produisent comme dans la nature, sans formules préconçues et au moyen de détails isolés, mais selon des directions générales et en vertu d'un besoin inné. C'est par cette correspondance que la poésie est précieuse. Les anciens n'avaient point tort de l'appeler divine, et de trouver dans l'étrange puissance qui la forme une image des puissances immortelles qui opèrent dans l'univers.

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Tant qu'un caractère reste en lui-même, il n'est pas; il faut qu'il agisse pour être. Un personnage n'est violent, jaloux, humain, que par ses actions violentes, jalouses, humaines. Ce n'est donc pas tout de concevoir des caractères en poëte; il faut concevoir aussi en poëte l'action qui les manifeste. Sortons de cette région vague, indéterminée, où ils flottent; choisissons entre toutes les actions celle qui peut les rendre visibles. Observons cette action et toutes les parties dont elle se compose. C'est une mort, un vol, une fuite, une dispute, une guerre, bref un événement complet, je veux dire un tout naturel. Sur la trame continue et illiinitée des événements, notre attention fortement frappée découpe et détache quelque lambeau saillant; elle néglige les fils par lesquels il se continue dans les voisins, et se concentre sur lui comme sur un monde à part. Voilà un nouveau domaine, circonscrit, livré à la poésie, comme un champ à un jardinier. Qu'y va-t-il faire pour changer ce terrain plat et vulgaire en un beau jardin ? que va-t-il abattre et planter? comment va-t-il profiter des mouvements de terrain, des eaux, des bois, des points de vue ? Comment fera-t-il de sa matière brute une cuvre d'art? De la même façon qu'il a composé des caractères ; le domaine seul est différent, l'art et ses lois n'ont pas changé. Il s'agit ici comme ailleurs de faire voir et comprendre l'objet, c'est-à-dire de marquer les petites circonstances par lesquelles notre observation le découvre, et de les rassembler sous une impression dominante par laquelle notre raison le concevra. | La première règle est donc l'abondance des détails et la recherche des traits particuliers. En effet pour l'observateur il n'y a rien de si multiple que l'âme; rien de si gradué, de si fin, de si complexe, que les sentiments. Nos mouvements intérieurs sont la plupart du temps presque imperceptibles; notre vie ne se compose que de vetites actions; nous ne cheminons que pas à pas; nous ne faisons rien tout d'un coup. Nous n'arrivons qu'après un progrès, et encore par des détours, sans cesse flottant entre deux sentiments, comme ces corps légers qui descendent lentement une rivière, et sont encore ballottés çà et là par les moindres flots. Ainsi, la poésie, qui suit les démarches de l'âme, doit se composer de petits mouvements et à chaque instant changer d'allure. Que le moraliste aille en droite ligne vers la conclusion, et abrége le récit pour s'arrêter dans la maxime; le poëte suivra avec complaisance la ligne onduleuse de la passion, et développera le récit en s'attardant autour des détails vrais.

Aussi La Fontaine voit toutes les pensées de ses personnages, les plus légers changements de leurs physionomies, leur vie, leur généalogie, leur patrie. Il sait que l'un est Normand, l'autre Manceau. Il dira le nom de l'endroit et ce qu'il en pense.

C'était à la campagne,
Près d'un certain canton de la basse Bretagne,

Appelé Quimper-Corentin ;

On sait assez que le Destin
Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.

Dieu nous préserve du voyage 1 !

Il regarde ses animaux marcher et s'occupe de ce qu'ils ont en tête, « même quand ils vont par pays,

i La Fontaine, VI, XVIII.

gravement, sans songer à rien 1. » Il s'inquiète de leur diner, veut savoir s'il est de leur gout. Voilà son âne dans un bon pré : « point de chardons ! » Comment faire ? Il faut donc qu'il s'en passe ? Eh bien oui, il sera philosophe et ne mangera cette fois que du sainfoin. La Fontaine est rassuré et continue. Il s'embarrasse du logement de ses personnages, et quand il veut défaire le berger de son dogue, « il offre au chien une niche chez le seigneur du village 2. » Il est le plus fidèle observateur de l'étiquette. Messire loup, compère le renard, monseigneur du lion, madame la belette, sultan léopard, chacun a son titre. En historiographe exact, il les annonce tous avec leurs noms, prénoms, surnoms, qualités et dignités. Il les conduit jusqu'à la sépulture, marque le lieu, écrit l'épitaphe avec le style et l'orthographe du pays.

Un manant lui coupa le pied droit et la tête,
Le seigneur du village à sa porte les mit,
Et ce dicton picard alentour fut écrit :

Biaux chires leups, n'écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie 3.

Cette imagination lucide et féconde est comme une séve intarissable qui produit partout la vie

1 La Fontaine, VIII, XVII. 2 Idem, IV, xvIII. 8 Idem, VIII, XVI.

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