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LA FONTAINE

ET

SES FABLES

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

L'ESPRIT GAULOIS

Je voudrais, pour parler de La Fontaine, faire comme lui quand il allait à l'Académie, « prendre le plus long. » Ce chemin-là lui a toujours plus agréé que les autres. Volontiers il citerait Platon et remonterait au déluge pour expliquer les faits et les gestes d'une belette, et, si l'on juge par l'issue, bien des gens trouvent qu'il n'avait pas tort. Laissez-nous prendre comme lui le chemin des écoliers

LA FONTAINE.

et des philosophes, raisonner à son endroit comme il faisait à l'endroit de ses bêtes, alléguer l'histoire et le reste. C'est le plus long si vous voulez : au demeurant, c'est peut-être le plus court.

I

Me voici donc à l'aise, libre de rechercher toutes les causes qui ont pu former mon personnage et sa poésie ; libre de voyager et de conter mon voyage. J'en ai fait un l'an dernier par la mer et le Rhin, pour revenir par la Champagne. Partout, dans ce circuit, éclate la grandeur ou la force. Au nord, l'Océan bat les falaises blanchâtres ou noie les terres plates ; les coups de ce bélier monotone qui heurte obstinément la grève , l'entassement de ces eaux stériles qui assiégent l'embouchure des fleuves, la joie des vagues indomptées qui s'entre-choquent follement sur la plaine sans limites, font descendre au fond du coeur des émotions tragiques ; la mer est un hôte disproportionné et sauvage dont le voisinage laisse 'toujours dans l'homme un fond d'inquiétude et d'accablement. -- En avançant vers l'est, vous rencontrez la grasse Flandre, antique nourrice de la vie corporelle, ses plaines immenses toutes regorgeantes d'une åbondance grossière, ses prairies peuplées de troupeaux couchés qui ruminent, ses larges fleuves qui tournoient paisiblement à pleins bords sous les bateaux chargés, ses nuages noirâtres tachés de blancheurs éclatantes qui abattentincessamment leurs averses sur la verdure, son ciel changeant, plein de violents contrastes, et qui répand une beauté poétique sur sa lourde fécondité. — Au sortir de ce grand potager, le-Rhin appa. rast, et l'on remonte vers la France. Le magnifique fleuve déploie le cortege de ses eaux bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles que lui; leurs cimes s'allongent par étages jusqu'au bout de l'horizon dont la ceinture lumineuse les accueille et les relie; le soleil pose une splendeur sereine sur leurs vieux flancs tailladés, sur leur dóme de forêts toujours vivantes; le soir , ces grandes images flottent dans des ondulations d'or et de pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble à un roi heureux et pacifique qui, avant de s'endormir, rassemble autour de lui les plis dorés de son manteau. Des deux côtés les versants qui le nourrissent se redressent avec un aspect énergique ou austère; les pins couvrent les sommets de leurs draperies silencieuses, et descendent par bandes jusqu'au fond des gorges; le puissant élan qui les dresse, leur roide attitude donne l'idée d'une phalange de jeunes héros barbares, immobiles et debout dans leur solitude que la culture n'a jamais violée. Ils disparais

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sent avec les roches rouges des Vosges. Vous quittez le pays à demi allemand qui n'est à nous que depuis un siècle. Un air nouveau moins froid vous souffle aux joues; le ciel change et le sol aussi. Vous êtes entré dans la véritable France, celle qui a conquis et façonné le reste. Il semble que de tous côtés les sensations et les idées affluent pour vous expliquer ce que c'est que le Français.

Je revenais par ce chemin au commencement de l'automne, et je me rappelle combien le changement de paysage me frappa. Plus de grandeur ni de puissance; l'air sauvage ou triste s'efface; la monotonie et la poésie s'en vont; la variété et la gaieté commencent. Point trop de plaines ni de montagnes; point trop de soleil ni d'humidité. Nul excès et nulle énergie. Tout y semblait maniable et civi. lisé ; tout y était sur un petit modèle, en proportions commodes, avec un air de finesse et d'agrément. Les montagnes étaient devenues collines, les bois n'étaient plus guère que des bosquets, les ondulations du terrain recevaient, sans discontinuer, les cultures. De minces rivières serpentaient entre des bouquets d’aunes avec de gracieux sourires. Une raie de peupliers solitaires au bout d'un champ grisâtre, un bouleau frèle qui tremble dans une clairière de genêts, l'éclair passager d'un ruisseau à travers les lentilles d'eau qui l'obstruent, la teinte délicate dont l'éloignement revêt quelque bois

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écarté, voilà les beautés de notre paysage; il paraît plat aux yeux qui se sont reposés sur la noble architecture des montagnes méridionales, ou qui se sont nourris de la verdure surabondante et de la végétation héroïque du nord ; les grandes lignes, les fortes couleurs y manquent; mais les contours sinueux, les nuances légères, toutes les grâces fuyantes y viennent amuser l'agile esprit qui les contemple, le toucher parfois, sans l'exalter ni l'accabler. Si vous entrez plus avant dans la vraie Champagne, ces sources de poésie s'appauvrissent et s'affinent encore. La vigne, triste plante bossue, tord ses pieds entre les cailloux. Les plaines crayeuses sous leurs moissons maigres s'étalent bariolées et ternes comme un manteau de roulier. Çà et là une ligne d'arbres marque sur la campagne la trainée d'un ruisseau blanchâtre. On aime pourtant le joli soleil qui luit doucement entre les ormes, le thym qui parfume les côtes sèches, les abeilles qui bourdonnent au-dessus du sarrasin en fleur : beautés légères qu'une race sobre et fine peut seule goûter. Ajoutez que le climat n'est point propre à la durcir ni à la passionner. Il n'a ni excès ni contrastes; le soleil n'est pas terrible comme au midi, ni la neige durable comme au nord. Au plus fort de juin, les nuages passent en troupes, et souvent dès février, la brume enveloppe les arbres de sa gaze bleuâtre sans se coller en givre autour de leurs

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