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On demandoit à Sophocle, qui étoit déjà sur le retour de l'âge , s'il avoit encore quelque commerce avec Vénus. Que les dieux m'en préservent , dit-il fagement. J'ai été ravi de me tirer de-, comme d'entre les mains d'un maître brutal & furieux.

Reste un quatrième fujet de plainte contre la vieilleffe, qu'elle n'est pas éloignée de la mort. Voilà principalement ce qui cause la mauvaise humeur d'un vieillard. O! qu'il est digne de pitié, d'avoir tant vécu , fans avoir appris à mépriser la mort.

Quel est l'insenfé, qui tienne pour sûr , fût-il à la fleur de l'âge, qu'il vivra jusqu'au foir : Un jeune homme a même plus de risques à courir que nous. C'est un âge où les maladies sont plus communes, plus aigues, plus longues. Aussi voit-on peu de gens vieillir. On s'en trouveroit bien mieux, que cela fût autrement. Car le bon sens & la prudence n'appartiennent qu'aux vieillards.

Mais le vieillard ne peut espérer de vivre long-tems, au lieu que le jeune homme s'en flatte. C'est follement qu'il s'en flatte. Quelle illusion moins raisonnable, que de compter sur l'incertain , & de prendre le faux pour le vrai? Un vieillard est sans espérance; d'accord. Mais sa condition est la plus avantageuse , en cela même qu'il pole

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sède déjà ce que l'autre ne fait qu'espérer. Celui-ci veut vivre long. tems ; l'autre a long-tems vécu.

Quelque peu qu'on vive, c'est assez pour bien vivre. Si votre carrière est plus longue , imitez alors le laboureur qui ne s'attriste pas de voir que l'aimable printems ait disparu, pour faire place à l’été & à l'automne. Le printems, image de la jeunesse , donne l'espérance des fruits, dont la récolte eft deftinée à d'autres faisons. Avoir de bonnes actions , & un grand nombre de bonnes actions à repasser dans son esprit , c'est , comme je l'ai dit souvent, le fruit réservé à la vieillefie.

Tous les hommes, il est vrai,

ne fauroient être des Scipions, ou des Fabius; avoir la mémoire remplie de villes prises, de combats sur terre & sur mer, de victoires, de triomphes. Mais à des jours pasa sés tranquillement, innocemment, en honnête-homme, fuccède aufli une douce & paisible vieillesse. Telle fut celle de Platon, mort dans sa quatre-vingt-unième année, la plume à la main. Telle fut celle d'Isocrate , qui, lorsqu'il fit fon (1) Panathénaïque, avoit , dit-on , quatre-vingt-quatorze ans , & vécut encore cinq ans au-delà. Gorgias, qui avoit été son maître ,

(1) C'est le titre d'un long discours à la louange des Athéniens.

vécut cent sept ans accomplis, & il étudia , il travailla jusqu'au bout. Quelqu'un lui ayant demandé comment il ne se dégoûtoit point de la vie, c'est , dit-il , que je n'ai point à me plaindre de la vieillese. Réponse bien digne d'un savant homme; car les fous, au contraire , rendent la vieillesse responsable de leurs propres défauts; injustice dont Ennius fut exempt , comme on le voit par cette comparaison qu'il s'applique à luimême. Tel qu’un coursier fameux, qui, jeune & plein

d'ardeur, De l’Elide vingt fuis remporta tout l'honneur, Par les ans accablé, sans perdre sa nga

bleffe, Abandonne au repos une lente vicillefe.

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