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tianisme est tout raison, et que le christianisme est tout soi. Cela n'est pas même simplement faux; cela est absurde.

« Les prédicateurs rationalistes semblent chercher un milieu entre ces deux extrémités ; mais il y aurait de la simplicité à ne pas voir que l'une de ces extrémités les attire avec puissance et les réclame tout entiers. Et combien leur tâche est ingrate! Ramener tout à des données naturelles est évidemment leur prétention ; envahir la foi par la raison, extirper peu à peu de la religion tout ce qu'elle a de mystérieux, tel est le but de leurs efforts ; quand ils y auront réussi, ils se trouveront, comme les philosophes ordinaires, en face du mystère. Qu'auront-ils gagné.? Absolument rien que de s'être fait une route plus longue et plus dispendieuse. Je m'imagine que les incrédules logiciens doivent trouver les rationalistes médiocrement philosophes.

« Est-ce peut-être qu'en rationalisant l'Évangile, ils auront trouvé un système plus parfait que ceux que peut produire la philosophie ? Quant à la certitude, leur système n'en a pas plus que tout autre; quant à la valeur intrinsèque, ils pouvaient en trouver un tout aussi plausible et aussi bon, sans se donner la peine do passer par l'Évangile. Ce christianisme dessavouré qu'ils mettent à la place du vrai, n'a rien de propre et d'individuel, rien qui l'élève au-dessus des théories de la raison pure. Ils s'imaginent, en retranchant des faits d'une portée transcendantale, des faits surnaturels, débarrasser simplement la lame de son fourreau; qu'ils disent mieux : ils ont jeté la lame, et la poignée seule est restée en leurs mains. Dépouillé du grand fait de l'expiation et de tout le cortege d'idées qui s'y rattache, qu'est-ce, je le demande, que le christianisine ? Pour les esprits ordinaires, une morale ordinaire; pour les autres, un abîme d'inconséquences.

« Je crois que les vrais philosophes trouveront que les prédicateurs évangéliques ont pris une position plus solide et plus philosophique. Et nous attachons du prix à ce suffrage. Car si la philosophie comme science ne nous -inspire pas une confiance bien grande, il n'en est pas de même de la philosophie comme méthode, ou de l'esprit philosophique. L'art d'abstraire, de généraliser, de coordonner les principes, ne sera jamais dédaigné par les prédicateurs éclairés; et il y a aussi une philosophie chrétienne. Renfermée dans des limites précises, elle a son usage dans la prédication et jusquc dans la vie. Et de nos jours nous l'avons déjà vue appliquée au christianisme avec autant de succès que de convenance.

« Si c'est un moyen, il faut l'employer. Les temps nous avertissent. La société est évidemment dans un état de crise. Jamais l'impuissance de la sagesse humaine à consolider le repos des peuples et le bonheur de l'humanité ne fut mieux constatée. La philosophie désertant par désespoir ses anciennes voies , se jette avec abandon dans le mysticisme. Dans son besoin de quelque autre lumière que la sienne, elle s'adresse à elle-même des révélations, elle se donne des choses à croire; elle les croira aussi long-temps qu'on peut croire ce qu'on a inventé. C'est à nous de lui montrer « ce qui n'est jamais monté au ceur de l'homme »; c'est à nous de lui rendre toujours plus sensible et puis de satisfaire ce besoin obscur qui commence à avoir la conscience de soi-même, ce besoin de rattacher la science à quelque chose de révélé, et la raison à la foi. Réussironsnous ? je l'ignore. Mais les temps nous avertissent et nous pressent. »

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Les Discours de M. Vinet portent les titres suivans : 1. Les religions de l'homme et la religion de Dieu. -- II. Les mystères du Christianisme. - III. L'Évangile compris par le cæur. – IV. Une preuve du Christianisme. V. La foi. VI. L'athéisme des Éphésiens avant leur conversion. VII. La grâce et la loi. - VIII. Sur le principe de la morale chrétienne. – IX. Le Chrélien dans la vie active. X. La recherche de la gloire humaine. XI. Les membres faibles de l'Eglise. - XII. L'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. - XIII. Les consolations de Christ et les consolations du Chrétien. — XIV. Les idoles favorites. Il nous serait difficile de dire à quel point nous avons été réjouis par leur lecture. Nous avons admiré le talent avec lequel M. Vinet pulvérise les objections des adversaires de la vérité; nous avons en même temps été frappés de la force de sa prédication, de la netteté de ses vues et de la beauté de son style. Nous étions déjà habitués à le considérer comme un écrivain d'un grand mérite; mais nous regrettions que ses écrits, si utiles d'ailleurs et si dignes d'occuper ses veilles, ne servissent pas plus directement la cause chrétienne : nos regrets cessent aujourd'hui : après avoir défendu la liberté religieuse, il vient défendre publiquement la vérité religieuse : cette seconde cuvre est plus importante encore que la première ; M. Vinet ne trouvera pas pour elle dans le public toute la sympathie que la liberté y rencontre; mais le triomphe est assuré à cette cause par les promesses de Dieu.

Nous sommes forcés de nous borner à une seule citation, et nous reconnaissons cependant que chaque page de ce volume mériterait d'être transcrite. Nous donnons la préférence au morceau suivant sur les mystères, qui nous paraît propre à faire impression sur les personnes qui rejettent les doctrines du Christianisme, parce qu'elles les trouvent incompréhensibles :

« Non-seulement les mystères sont une partie inséparable, et la substance même de toute religion ; mais encore il est impossible que la vraie religion ne présente un grand nombre de mystères. Si elle est vraie, elle doit nous apprendre sur Dieu et sur les choses divines plus de vérités qu'aucune autre et même que toutes les autres ensemble. Mais chacune de ces vérités correspond à l'infini, et par conséquent aboutit à un mystère. Comment en serait-il autrement dans la religion, lorsqu'il en est ainsi dans la nature même ? Voyez Dieu dans la nature. Que de secrets déjà, que de choses incompréhensibles ! Plus il nous donne à contempler, plus il nous donne de quoi nous étonner; à chaque créature se rattache quelque énigme; chaque grain de sable est un abîme.

« Or, si la manifestation que Dieu a faite de lui-même dans la nature donne lieu pour l'observateur à mille questions qui n'ont point de réponse, que sera-ce lorsqu'à cette première révélation viendra s'en joindre une autre ? lorsque le Dieu créateur et conservateur se produira encore sous des traits nouveaux, comme le Dieu réconciliateur et sauveur? Les mystères ne se multiplierontils pas avec les découvertes ? A chaque nouveau jour ne verronsnous pas s'associer une nouvelle nuit ? et n'achèterons-nous pas chaque nouvelle connaissance par une nouvelle ignorance ? La seule doctrine de la grâce, si nécessaire, si consolante, et qu'on peut appeler le fondement de l'Evangile, n'a-t-elle pas creusé un profond abîme ou, depuis dix-huit siècles, se précipitent tous les jours des esprits inquiets et téméraires ?

a Il faut donc bien que le Christianisme soit mystérieux, plus même que tout autre religion, précisément parce qu'il est vrai. Semblable aux montagnes qui, plus elles sont hautes, plus elles jettent de vastes ombres, l'Évangile est obscur et mystérieux, å proportion même de sa sublimité. Après cela, vous indignerezvous de ne pas tout comprendre dans l'Évangile ? Il serait vraiment bien étonnant que l'Océan ne pût pas tenir dans le creux de votre main, ni la sagesse incréée dans les limites de votre intelligence ! Il serait bien malheureux qu'un être fini ne put embrasser l'infini, et qu'il y eut dans l'ensemble des choses quelque idée au-dessus de sa portée! En d'autres termes, il serait bien malheureux que Dieu sût quelque chose que l'homme ne sait pas!

« Reconnaissons donc combien une telle prétention est insensée quand il s'agit de religion.

« Mais reconnaissons aussi, mes chers auditeurs, combien, en l'élevant, nous serions en contradiction avec nous-mêmes; car la soumission que nous ne voulons pas avoir en religion, nous l'avons en mille autres choses. Il nous arrive tous les jours d'admettre des choses que nous ne comprenons pas, et nous le faisons sans la moindre répugnance. Les choses dont l'intelligence nous est refusée sont bien plus nombreuses que nous ne le pensons peut-être. Il y a bien peu de diamans parfaitement purs, il y a encore moins de vérités parfaitement claires. L'union de notre âme et de notre corps est un mystère; nos sentimens les plus fainiliers , nos affections sont un mystère ; l'action de la pensée et de la volonté est un mystère; notre existence mêine est un mystère. Pourquoi admettons-nous ces différens faits ? Est-ce parce que nous les comprenons ? non, certes, mais parce qu'ils sont évideos par eux-mêmes, et parce que cës vérités nous font vivre. En religion nous n'avons point une autre méthode à suivre. Il faut savoir si la religion est vraie, si elle est nécessaire; et une fois convaincus de ces deux points, nous soumettre comme les anges à la nécessité d'ignorer quelque chose.

« Et comment ne pas se soumettre de bon coeur à une privation qui n'en est pas une ? Désirer l'intelligence des mystères, c'est désirer une chose inutile, c'est élever, comme je l'ai dit, la prétention la plus vainc et la plus oiseuse. Quel est le but de l'Évangile par rapport à nous ? évidemment de nous régénérer et de nous sauver. Or, ce but, il l'atteint tout entier par les choses qu'il nous révèle : à quoi nous servirait de connaître encore celles qu'il nous cache ? Nous possédons les connaissances qui peuvent éclairer nos consciences, rectifier nos inclinations, renouveler notre cæur : que gagnerions-nous à posséder les autres ? Il nous importe infiniment de savoir que la Bible est la Parole de Dieu : nous importe-t-il également de connaître de quelle manière les saints hommes qui l'ont écrite ont été modifiés par l'Esprit céleste ? Il nous importe infiniment de savoir que Jésus-Christ est le fils de Dieu : avons-nous besoio de savoir précisément de quelle inanière la nature divine et la nature humaine sont unies en sa personne adorable ? Il nous iinporte infiniment de savoir qu'à moins d'être nés de nouveau, nous ne saurions entrer dans le royaume de Dieu, et que le Saint-Esprit est l'auteur de cette nouvelle naissance : serions-nous plus avancés de connaître le procédé divin par lequel cette merveille est opéréé ? N'est-ce pas assez pour nous de connaître les vérités qui sauvent? et nous faut-il encore connaître celles qui ne peuvent avoir la moindre influence sur notre salut ? Quand je connaîtrais tous les mystères , dit saint Paul, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Saint Paul se passait donc de les connaître pourvu qu'il eût la charité : ne saurions-nous, à son exemple, nous en passer aussi, pourvu que, comme lui, nous ayons la charité, c'est-à-dire la vie ?

« Mais, dira quelqu'un, si l'intelligence de ces mystères est réellement sans influence sur notre salut, pourquoi nous ont-ils même été montrés ? Et quand ce serait pour nous apprendre à ne pas prodiguer les pourquoi ? quand ce serait pour servir d'exercice à notre foi et d'épreuve à notre soumission ? Mais nous ne voulons pas nous en tenir à cette réponse.

« Remarquez, je vous prie, de quelle manière ces mystères dont vous vous plaignez ont pris place dans la religion. Vous verrez facilement qu'ils n'y sont point pour eux-mêmes, mais qu'ils y sont venus à la suite des vérités qui influent directement sur votre salut. Ils les contiennent, ils leur servent d'enveloppe; mais ils ne sont pas eux-mêmes les vérités qui sauvent. Il en est de ces mystères comme du vase qui renferme une boisson médicinale : ce n'est point le vase qui vous guérira , c'est la boisson; mais la boisson ne pouvait vous être présentée que dans un vase. Ainsi chaque vérité qui sauve est renfermée , contenue dans un mystère qui n'a pas en lui-même la vertu de sauver. Ainsi la grande cuvre de l'expiation se rattache nécessairement à l'incarnation du Fils de Dieu, qui est un mystère; ainsi les grâces sanctifiantes de la nouvelle alliance se rattachent nécessairement à l'effusion du Saint-Esprit, qui est un mystère; ainsi la divinité de la religion trouve un sceau et une garantie dans les miracles, qui sont des mystères. Partout la lumière naît de l'obscurité, et l'obscurité accompagne la lumière.

« Ces deux ordres de vérités sont tellement unis, tellement entrelacés, qu'on ne peut écarter l'un sans écarter l'autre; et chacun des mystères que vous tenteriez d'arracher du système de la religion emporterait avec lui quelqu'une des vérités qui interessent directe

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