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DU

CHRISTIANISME

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

JANVIER 1832.

REVUE LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE.

1. DISCOURS, par A. VINET, avec cette épigraphe : « Nous por

« tons ce trésor dans des vases de terre. » 1 vol. in-8° de 160 pages. Paris, 1831. Chez J.-J. RISLER , rue de l'Oratoire,

n° 6. Prix : 2 fr. 50 c. II. DiscoURS CHRÉTIENS, par J.-H. GRAND-PIERRE, ministre du

saint Évangile et directeur de la maison des Missions évangéliques de Paris. 1 vol. in-8°. de 113 pages. Paris, 1832. Chez J.-J. RISLER, rue de l'Oratoire, no 6. Prix: 1 fr. 50 c.

Les Chrétiens aiment à se souvenir que le Seigneur a été envoyé pour annoncer l'Évangile aux pauvres; leurs travaux ont en général la même tendance, et s'adressent presque exclusivement aux classes de la société où les privations temporelles et le manque de développement intellectuel se joignent aux misères spirituelles communes à toutes. C'est pour elles que s'ouvrent les écoles gratuites, que se publient un grand nombre de traités religieux, que sont mis en oeuvre une foule d'autres moyens d'évangélisation. N'en soyons pas surpris; il y a dans les circonstances que nous venons de rappeler quelque chose qui prédispose à accueillir la Parole de Dieu; les affligés écoutent avidement les consolations qu'elle leur offre, et il est plus facile, ce semble, de poser le fondement qui doie

1832. - 15° annie.

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et

soutenir l'édifice de la soi sur un terrain à peu près nu que sur
un terrain où il faut démolir avant de bâtir. Mais si cette direc-
tion que les Chrétiens donnent de préférence à leurs efforts
s'explique, gardons-nous de croire qu'elle puisse se justifier,
si elle est exclusive. Il est nécessaire que leur sollicitude em-
brasse les riches comme les pauvres, les savans comme les igno-
rans, et qu'après avoir dit à ceux-ci quelles sont les miséricordes
de l'Éternel , ils déclarent à ceux-là que le monde n'a pas connu
Dieu
par

la

sagesse que nous ne pouvons être rachetés par or, par argent, ni par aucun prix, mais seulement par le précieux sang de Jésus-Christ.

Les temps actuels paraissent particulièrement propres pour faire entendre la voix de l'Évangile aux hommes que les raisonnemens de leur esprit ou l'orgueil de leur position ont trop long-temps soustraits à son influence. Tous leurs hochets leur tombent l'un après l'autre des mains, et s'ils veulent essayer, au milieu de ce choc des peuples et de cette ruine des familles, du secours de la philosophie, ils s'aperçoivent bientôt que ses froides théories ou son dévergondage impie ne renferment pas ce dont l'âme a besoin. Silencieuse au milieu de la tempête, la philosophie n'enseigne pas où est le port; l'athéisme seul s'agite pour nier Dieu , comme s'il avait mission de nous apprendre', au sein des calamités publiques, que ce n'est qu'entre la foi et le désespoir qu'il vaut la peine de faire un choix. Que les Chrétiens s'avancent donc et qu'ils rendent leur témoignage! qu'ils attaquent l'incrédulité des sommités sociales et intellectuelles, et qu'imitant saint Paul qui , sans se départir jamais de la vérité, savait cependant toujours approprier son langage et ses raisonnemens aux auditeurs vers lesquels Dieu l'envoyait, ils s'appliquent, s'ils ont reçu les dons nécessaires pour cette mission, à annoncer Jésus-Christ à ceux que le Seigneur nommait les sages et les intelligens, et auxquels la connaissance du salut demeure trop souvent cachée.

Les deux volumes que nous annonçons s'adressent au public que nous venons de désigner. On comprendra sans peine que MM. Vinet et Grand-Pierre ayant un but différent de celui que se proposent souvent les prédicateurs, que voulant étendre

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leur sphère d'activité et publier l'Évangile en dehors du cercle des auditeurs habituels de nos temples , ils aient adopté un style et une forme de discours qui s'écartent un peu des usages de la prédication. On nous saura gré sans doute de reproduire quelques-unes des Réflexions préliminaires de M. Vinet sur ce sujet :

« Il serait déplorable, en tout temps, d'introduire l'étiquette dans le christianisme et dans la prédication; mais de nos jours surlout l'inconvénient serait grave. Dans un moment où semblent s'ouvrir à l'Evangile tant de routes diverses vers le monde, il serait vraiment malheureux de n'en choisir qu'une et de négliger celles où l'on pourrait rencontrer beaucoup d'âmes. Le pays doit être parcouru, exploré, battu dans tous les sens , et les plus obscurs sentiers doivent être fouillés avec soin. Je ne méconnais pas le grand chemin ; je crois que la prédication directe, franchement agressive, qui, dans un auditoire, prend pour ainsi dire chaque âme à partie, et lui fait une sainte violence, est en soi-même (c'est-à-dire à l'abus près ) la meilleure prédication. Mais je ne vois pas d'infidélité dans l'usage des autres méthodes. J'espère au moins que ceux-là n'ont pas prévariqué, qui, avant moi, et bien mieux que moi, se sont attachés à relever le côté rationnel du christianisme, et, le mettant aux prises avec la philosophie, ont entrepris de faire voir que pour les penseurs aussi, il devrait être une autorité. Les philosophes et les hommes du monde nous invitent, en quelque manière, à les aborder; arrêtés long-temps dans les parvis de la philosophie , ils s'avancent vers le sanctuaire; l'énigme de la vie, son dernier mot est demandé de toutes parts; et nous qui le connaissons, ce dernier mot, en serions-nous avares, et refuserions-nous de le dire, parce qu'il faut le dire aux philosophes dans une langue qui nous est moins familière qu'à eux ? Ce mot est de toutes les langues ; cette vérité souffre toutes les formes; elle a mille expressions différentes, car elle se trouve au terme de toutes les questions, au bout de toutes les discussions, au sommet de toutes les idées. Tout chemin est yrai, qui, long ou court, direct ou détourné, conduit au pied de la croix.

« Je ne veux pas que ces réflexions abusent le lecteur sur le contenu de ce volume. Je n'ai pas eu la prétention de prêcher Christ dans l'aréopage et de lutter contre les docteurs. D'autres l'essaieront, j'en ai la confiance. Mais je me suis involontairement, sans

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préméditation, tourné vers cette classe nombreuse d'hommes cultivés, qui, élevés dans le sein du christianisme, et imbus, si j'ose m'exprimer ainsi, de préjugés chrétiens, luttent péniblement, ou contre leur propre cæur, que le sérieux du christianisme effraie, ou contre cette prévention trop générale, que le christianisme, si nécessaire, si beau, si consolant, ne saurait se justifier aux yeux de la raison.

« Pour ce qui est de la première difficulté, le prédicateur chrétien ne croira pas devoir la lever en diminuant quelque chose du sérieux de l'Évangile. Il est bien heureux, au contraire , de trouver cette prévention établie; c'est une erreur de moins à déraciner. La peur que fait l'Évangile est un commencement d'adhésion. C'est ce sérieux même que la prédication doit cultiver jusqu'à maturité. Quant à la seconde difficulté, qui revient à la vieille opposition de la foi et de la raison, qu'il nous soit permis d'en dire un mot.

« Le point de départ de toute science est un mystère; et tout système commence par un article de foi. Voilà ce qu'aucun philosophe ne nous contestera ; les esprits légers sont les seuls qui ne s'en doutent pas. Ainsi l'opposition qu'on reproche à l'Évangile, chaque science la renferme. Les mystères qui servent de base à la philosophie, ceux qui servent de base à la religion chrétienne, fort différens en ce que les premiers angoissent et que les autres consolent, sont pareils en ce point, qu'ils ne sont susceptibles ni les uns ni les autres d'une démonstration à priori. Le philosophe et le chrétien sont jusqu'ici dans une position identique : hors d'état de prouver leurs prémisses par elles-mêmes. En conséquence, ne pouvant puiser leurs preuves au-dedans de l'objet, il faut qu'ils les cherchent au-dehors. Le philosophe et le chrétien sont tenus de prouver qu'ils sont bien informés ; or le philosophe ne peut le faire, puisqu'il n'admet de révélation que celle de la raison ; il retombe donc toujours sur la preuve à priori, que nous avons reconnue impossible; le chrétien, de son côté, invoque une révélation positive à l'appui de sa foi. Ici commence pour lui le rôle de la raison; rôle considérable; car outre qu'elle est appelée à donner des preuves historiques de cette révélation, elle est autorisée à en faire sentir le besoin et à développer la convenance de cette révélation avec l'immuable nature du cour humain. Le chrétien, et plus particulièrement le prédicateur, a donc beaucoup affaire de la raison; mais on voit dans quelles liinites; elles sont circonscrites fort nettement; et l'on doit reconnaître qu'il est également faux de dire que le chris

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