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mais grave et fâcheuse vraiment

pour

l'auteur, une chose dont M. le

procureur

du roi ne s'est point avisé ; c'est que cet écrit n'apprend rien : dans les passages inculpes, ni dans le reste de l'ouvrage, il n'y a rien de nouveau, rien qui n'ait été dit et redit mille fois. En effet, qu'y voit-on ? les vices de la cour, les bassesses, la lâcheté, l'hypocrisie, l'avidité, la corruption des courtisans. A proprement parler , l'autenr de ce pamphlet est un homme qui crie : Venez, accourez, voyez la malice des singes , le venin des reptiles, et la rapacité des animaux de proie: j'ai découvert tout cela. Que sa naïveté vous amuse un moment; riez-en, si vous voulez; mais le condamner après, comme ayant outragé ces classes distinguées de malfaisantes bêtes, l'envoyer en prison; ah! ce serait conscience.

Pas un mot, Messieurs, pas un mot ne se trouve dans cet imprimé qui ne soit partout dans les livres que chacun a entre les mains et que vous approuvez comme bons. Mon avocat vous l'a fait voir par de nom* breuses citations; non seulement les orateurs, les historiens , les moralistes, mais les prédicateurs et les pères de l'Église ont dit ces mêmes choses, déjà dites avant eux et connues de tout temps. 'Tellement qu'il paraîtrait bien

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que l'auteur d'un pareil écrit, si ce n'est ignorance à lui, et simplicité villageoise , d'avoir cru digne de l'impression des observations si vulgaires , s'est un peu moqué du public, en lui débitant pour nouveau ce que

les moindres enfants savent. Mais quelle loi du Code a prévu ce délit ?

Quant aux expressions qui déplaisent à vous, Monsieur le président, à M. l'avocat du roi , débauche, prostitution, et autres que je ne feindrais non plus de répéter , c'est une grande question entre les philosophes, de savoir si l'on peut pécher par les paroles, quand le sens du discours en soi n'a rien de mauvais, comme lorsqu'on blâme certains vices en les appelant par leur nom. La dispute est ancienne, et ce sont, notez bien, ce sont les sectes rigides qui croient les mots indifférents. Nous autres paysans , tenons cette opinion de nos maîtres stoïques , gens de travail jadis. Nous regardons aux actes surtout; au langage peu; le sens dans le discours, non les termes, nous touche. Mais d'autres pensent autrement, et les sages suivant la cour, parmi lesquels on peut compter messieurs les procureurs du roi, sont farouches sur les paroles. La morale est toute dans les mots, selon

plus sévères que ceux qui la mettent toute dans les grimaces. Ainsi, qu'on

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eus ,

joue sur vos théâtres Georges Dandin et d'autres pièces où l'adultère est en action, mais où le mot ne se prononce pas , ils n'y voient rien à redire, rien contre la morale publique, et applaudissent à la peinture des vieilles moeurs qu'on veut nous rendre. Moi, que je me trouve là par hasard , homme des champs, dont les paroles vous scandalisent, Monsieur l'avocat-général , je rougis en voyant représentée , figurée, en public admirée, la dégoûtante débauche, la corruption infecte; je murmure, et c'est moi qui offense la morale. On me le prouvera bien. Autre exemple, en tous lieux, et même dans les églises , j'entends chanter ici : Charmante Gabrielle au grand contentement de tous les magistrats conservateurs des moeurs. Apprenant ce que c'est que cette, Gabrielle, je m'écrie aussitôt : infame créature, débauchée , prostituée. Làdessus, réquisitoire, mandat de comparoir. Pour venger la morale , le procureur du roi conclut à la prison. Est-ce le fait ? Oui , Messieurs, j'ai parlé des vieilles moeurs qu'on nous prêche aujourd'hui, de la vieille galanterie des cours que l'on nous vante; sans cacher ma pensée, ni voiler mes paroles , j'ai dit sale débauche, infame prostitution, et me voilà devant vous , Messieurs.

Mais je suis du peuple; je ne suis pas des hautes classes, quoique vous en disiez, M. le président; j'ignore leur langage, et n'ai pas pu l'apprendre. Soldat pendant long-temps, aujourd'hui paysan , n'ayant vu que les camps et les champs, comment saurais-je donner aux vices des noms aimables et polis. Peutêtre aussi ne le voudrais-je pas , s'il était en moi de quitter ‘nos rustiques façons de dire pour vos expressions, vos formules. Dans cet écrit, d'ailleurs, je parle à des gens comme moi , villageois, laboureurs, habitants des campagnes; et si l'on m'imprime à Paris, vous savez bien pourquoi , Messieurs, c'est qu'ailleurs il y a des préfets qui ne laissent pas publier autre chose que leur éloge. Les gens pour qui j'écris n'entendent point à demi-mot, ne savent ce que

finesse, délicatesse , et veulent à chaque chose le nom, le nom français. Leur ayant dit mainte fois, nous valons mieux que nos pères (proposition qui m'a toujours paru sans danger, car elle n'offense que les morts), pour le prouver , il m'a fallu leur dire les moeurs du temps passé. J'ai cru faire merveille d'user des termes mêmes de tant d'auteurs qui nous ont laissé des mémoires; puis il se trouve que ces termes choquent le procureur du roi, qui les approuve dans mes auteurs, et les poursuit partout ailleurs. Pouvais-je deviner

c'est que

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cela , prévoir, me douter seulement que des traits délicieux, divins, venant d'une marquise de Sévigné, d'une mademoiselle de Montpensier, ou d'une princesse de Conti, répétés par moi, feraient horreur, et que les propres

mots de ces femmes célèbres, loués, admirés dans leurs écrits, dans les miens seraient des attentats contre la décence publique,

Oh ! que vous serez bien surpris, bonnes gens du pays, mes voisins, mes amis , quand vous saurez que notre morale , à Paris , passe pour déshonnête, que ces mêmes discours qui là-bas vous semblaient austères , ici alarment la pudeur et scandalisent les magistrats ! Quelle idée n'allez-vous pas prendre de la sévérité, de la pureté des moeurs dans cette capitale, où l'on met au rang des vauriens , on interroge sur la sellette l'homme qui , chez vous, parut juste, et dont la vie fut au village exemple de simplicité, de paix, de régularité. Tout de bon , Messieurs, peut-on croire que cette accusation soit séa rieuse ? Le moyen de se l'imaginer ? Où trouver la moindre apparence, le moindre soupçon d'offense à la morale publique, dans un écrit dont le public, non seulement approuve la morale , mais la juge même trop rigide pour le train ordinaire du monde , et dont

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