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jury qui vous condamne. Oů M. Réglet trouvera-t-il douze individus qui déclarent que vous offensez la morale en copiant les prédicateurs ? que vous corrompez les mæurs publiques en blâmant les mœurs corrompues et la dépravation des cours ? Réglet n'aura jamais douze hommes qui fassent cette déclaration, qui se chargent de cet opprobre. Allez, bonhomme, laissez-moi faire, et si l'on vous condamne, je me mets en prison pour vous.

Paul-Louis toutefois doutait un peu. Maître Berville, se disait-il , est dans l'âge où l'on s'imagine que le bon sens et l'équité ont quelque part aux affaires du monde, où l'on ne saurait croire encore Les hommes assez vils, scelérats et pervers Pour faire une injustice aux yeux de l'univers(1). Or, comme dans cette opinion qu'il a du monde en général, il se trompe visiblement , il pourrait bien se tromper aussi dans son opinion sur le cas particulier dont il s'agit. Ainsi raisonnait Paul - Louis; et cependant écoutait le jeune homme bien disant, auquel à la fin il s'en remet , lui confiant sa cause imperdable. H la perdit, comme on va voir ; il fut condamné tout d'une voix, déclaré cou

(1) Molière.

pable du fait et des circonstances par les jurés, choisis, triés, tous gens de bien , propriétaires , ayant, dit-on, pignon sur rue , et de probité non suspecte. Mais, par la clémence des juges, il n'a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître Jacquinot , qui, à ce que

l'on dit, en est piqué au vif, et promet de s'en venger sur le premier auteur, ayant quelque talent , qui lui tombera entre les mains. De fait, pour un écrit tel que le Simple Discours , goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde , on ne pouvait guères en être quitte à meilleur marché aujourd'hui.

Ce fut le 28 août dernier, au lieu ordinaire des séances de la Cour d'assises, que la cause appelée, comme on dit au barreau , l'accusé comparut. La salle était pleine. On jugea d'abord un jeune homme qui avait fait quelques sottises, à ce qu'il paraissait du moins, ayant perdu tout son argent dans une maison privilégiée du Gouvernement, avec des femmes protégées, taxées par le Gouvernement, après quoi le Gouvernement accusa Paul-Louis, vigneron, d'offense à la morale publique, pour avoir écrit un discours contre la débauche. Mais il faut conter tout par ordre. On lut l'acte d'accusation, puis le président prit la parole et interrogea Paul-Louis.

Le président. Votre nom?
Courier. Paul-Louis Courier.
Le président. Votre état?
Courier. Vigneron.
Le président. Votre âge? :
Courier. Quarante-neuf ans.

Le président. Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu'à l'assassinat, la débauche, la prostitution ?

Courier. Voici ce que j'ai dit : Il n'y a pour les nobles qu'un moyen de fortune, et de même pour tous ceux qui ne veulent rien faire; ce moyen , c'est la prostitution. La cour l'appelle galanterie. J'ai voulu me servir du mot propre, et nommer la chose par son nom.

Le président. Jamais le mot de galanterie n'a eu cette signification. Au reste , si l'histoire a fait quelques reproches à des familles nobles , ils peuvent également s'appliquer aux familles qui n'étaient pas nobles.

Courier. Qu'appelez-vous reproches, M. le président ? Tous les Mémoires du temps vantent cette galanterie , et la noblesse en était fière comme de son plus beau privilége. La noblesse prétendait devoir seule fournir des maîtresse aux princes, et quand Louis XV prit les siennes dans la roture, les femmes titrées se plaignirent.

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Le président. Jamais l'histoire n'a fait l'éloge de la prostitution.

Courier. De la galanterie, M. le président, de la galanterie.

Le président. Vous avez employé le mot de prostitution. Vous savez ce que vous dites. Vous êtes un homme instruit. On rend justice à vos talents, à vos rares connaissan

ces.

Courier. J'ai employé ce mot faute d'autre plus précis. Il en faudrait un autre. Car, à dire vrai, cette espèce de prostitution n'est pas celle des femmes publiques. Elle est différenté et infiniment pire.

Le président. Comment la souscription pour S. A. R. Mgr. le duc de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idées ?

Courier. Dans ce que j'ai écrit , il n'y a rien contre la Famille royale.

Le président. Aussi n'est-ce pas de quoi l'on vous accuse ici.

Courier. C'est qu'on ne l'a pas pu , M. lo président. On eût bien voulu faire admettre cette accusation. Mais il n'y a pas eu moyen, On cherchait un délit plus grave; on n'ą. trouvé que ce prétexte d'offense à la morale publique.

Le président. Vous insultez une classe, une partie de la nation.

Courier. Je n'insulte personne. J'ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle, dans laquelle je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point à la cour. J'en ai vu à l'armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait-ce insulter les Romains de dire que leurs aïeux furent des voleurs, des brigands ? Ferais-je tort aux Américains si je les déclarais descendus de malfaiteurs et de gens condamnés à la déportation ? J'ai voulu montrer l'origne des grandes fortunes dans la noblesse , et de la grande propriété.

Le président. Vous avez outragé tout le corps

de la noblesse , l'ancienne et la nouvelle, et vous ne respectez pas plus l'une que l'autre.

Courier. Sans m'expliquer là-dessus, je vous ferai remarquer , M. le président , que j'ai spécifié, particularisé la noblesse de race et d'antique origine.

Le président. Eh bien , dans l'ancienne noblesse , il y a des familles sans tache, qui ne doivent rien aux femmes : les Noailles les Richelieu.....

Courier. Les Richelieu ! Tout le monde sait l'histoire du pavillon d'Hanovre , et de la guerre d'Allemagne. Madame de Pompadour étant premier ministre....

Le président. Assez; point de personnalités.

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