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CHANGEMENS

DANS LE GLOBE.

Vous voudriez que des philofophes euffent écrit

l'histoire ancienne, parce que vous voulez la lire en philofophe. Vous ne cherchez que des vérités utiles, & vous n'avez guère trouvé, dites-vous, que d'inutiles erreurs. Tâchons de nous éclairer ensemble : effayons de déterrer quelques monumens précieux fous les ruines des fiècles.

Commençons par examiner fi le globe que nous habitons était autrefois tel qu'il eft aujourd'hui.

Il fe peut que notre monde ait fubi autant de changemens que les Etats ont éprouvé de révolutions. Il paraît prouvé que la mer a couvert des terrains immenfes, chargés aujourd'hui de grandes villes & de riches moiffons. Il n'y a point de rivage que le temps n'ait éloigné ou rapproché de la mer.

Les fables mouvans de l'Afrique feptentrionale, & des bords de la Syrie voifins de l'Egypte, peuventils être autre chofe que les fables de la mer qui font demeurés amoncelés quand la mer s'eft peu à peu retirée? Hérodote qui ne ment pas toujours, nous dit, fans doute, une très-grande vérité, quand il raconte que, fuivant le récit des prêtres de l'Egypte, le Delta n'avait pas été toujours terre. Ne pouvons-nous pas en dire autant des contrées toutes fablonneufes qui font vers la mer Baltique? Les Cyclades n'atteftent

* Les notes de l'auteur font marquées par des lettres, & celles des éditeurs par des chiffres.

elles pas aux yeux mêmes, par tous les bas-fonds qui les entourent, par les végétations qu'on découvre aifément fous l'eau qui les baigne, qu'elles ont fait partie du continent ?

Le détroit de la Sicile, cet ancien gouffre de Charybde & de Scylla, dangereux encore aujourd'hui pour les petites barques, ne femble-t-il pas nous apprendre que la Sicile était autrefois jointe à l'Apulie, comme l'antiquité l'a toujours cru? Le mont Véfuve & le mont Etna ont les mêmes fondemens fous la mer qui les fépare. Le Véfuve ne commença d'être un volcan dangereux, que quand l'Etna ceffa de l'être; l'un des deux foupiraux jette encore des flammes quand l'autre est tranquille : uné fecouffe violente abyma la partie de cette montagne qui joignait Naples à la Sicile.

Toute l'Europe fait que la mer a englouti la moitié de la Frife. J'ai vu, il y a quarante ans, les clochers de dix-huit villages près du Mordick, qui s'élevaient encore au - deffus de fes inondations, & qui ont cédé depuis à l'effort des vagues. Il est fenfible que la mer abandonne en peu de temps fes anciens rivages. Voyez Aiguemorte, Fréjus, Ravenne, qui ont été des ports & qui ne le font plus. Voyez Damiette où nous abordâmes du temps des croifades, & qui eft actuellement à dix milles au milieu des terres; la mer fe retire tous les jours de Rofette. Lå nature rend par-tout témoignage de ces révolutions; & s'il s'eft perdu des étoiles dans l'immenfité dè l'efpace, fi la feptième des Pléiades eft difparue depuis long-temps, fi plufieurs autres fe font évanouies aux yeux dans la voie lactée; devons-nous être

furpris que notre petit globe fubiffe des changemens continuels?

Je ne prétends pas affurer que la mer ait formé ou même côtoyé toutes les montagnes de la terre. Les coquilles trouvées près de ces montagnes peuvent avoir été le logement des petits teflacées qui habitaient des lacs; & ces lacs qui ont difparu par des tremblemens de terre, fe feront jetés dans d'autres lacs inférieurs. Les cornes d'Ammon, les pierres étoilées, les lenticulaires, les judaïques, les gloffopètres m'ont paru des foffiles terreftres. Je n'ai jamais ofé penfer que ces gloffopètres puffent être des langues de chien marin (1), & je fuis de l'avis de celui qui a dit qu'il vaudrait autant croire que des milliers de femmes font venues dépofer leurs conchas Veneris fur un rivage, que de croire que des milliers de chiens marins y font venus apporter leurs langues. On a ofé dire que les mers fans reflux, & les mers dont le reflux eft de fept ou huit pieds ont formé des montagnes de quatre à cinq cens toiles de haut; que tout le globe a été brûlé; qu'il eft devenu une boule de verre. Ces imaginations déshonorent la phyfique. Une telle charlatanerie cft indigne de l'hiftoire.

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Gardons nous de mêler le douteux au certain & le chimérique avec le vrai; nous avons affez de preuves des grandes révolutions du globe, fans en aller chercher de nouvelles.

!

La plus grande de toutes ces révolutions ferait

(1) Voyez dans les œuvres philofophiques, l'ouvrage intitulé Curiofités de la nature, & les notes des éditeurs, à la differtation fur les changemens arrivés au globe.

la perte de la terre Atlantique, s'il était vrai que cette partie du monde eût exifté. Il eft vraisemblable que cette terre n'était autre chofe que l'île de Madère découverte peut-être par les Phéniciens, les plus hardis navigateurs de l'antiquité, oubliée enfuite, & enfin retrouvée au commencement du quinzième fiècle de notre Ere vulgaire.

Enfin il paraît évident, par les échancrures de toutes les terres que l'Océan baigne, par ces golfes que les irruptions de la mer ont formés, par ces archipels femés au milieu des eaux, que les deux hémisphères ont perdu plus de deux mille lieucs de terrain d'un côté, & qu'ils l'ont regagné de l'autre. Mais la mer ne peut avoir été pendant des fiècles fur les Alpes & fur les Pyrénées! Une telle idée choque toutes les lois de la gravitation & de l'hydrostatique.

DES DIFFÉRENTES RACES D'HOMMES.

Ce qui eft plus intéreffant pour nous, c'est la différence fenfible des espèces d'hommes qui peuplent les quatre parties connues de notre monde.

Il n'eft permis qu'à un aveugle de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lappons, les Chinois, les Américains, foient des races entièrement différentes.

Il n'y a point de voyageur inftruit qui, en paffant par Leyde, n'ait vu la partie du reticulum mucofum d'un Nègre difféqué par le célèbre Ruish. Tout le refte de cette membrane fut transporté par Pierre le grand dans le cabinet des raretés à Pétersbourg. Cette membrane eft noire, & c'eft elle qui communique aux

Nègres cette noirceur inhérente qu'ils ne perdent que dans les maladies qui peuvent déchirer ce tiffu, & permettre à la graiffe échappée de fes cellules de faire des taches blanches fous la peau.

Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours groffes, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entr'eux & les autres espèces d'hommes des différences prodigieufes. Et ce qui démontre qu'ils ne doivent point cette différence à leur climat, c'est que des Nègres & des Négreffes transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, & que les mulâtres ne font qu'une race bâtarde d'un noir & d'une blanche, ou d'un blanc & d'une noire.

Les Albinos font à la vérité une nation très-petite & très-rare; ils habitent au milieu de l'Afrique, leur faibleffe ne leur permet guère de s'écarter des cavernes où ils demeurent ; cependant les Nègres en attrapent quelquefois, & nous les achetons d'eux par curiofité. J'en ai vu deux, & mille Européens en ont vu. Prétendre que ce font des Nègres nains, dont une espèce de lèpre a blanchi la peau, c'eft comme fi l'on difait que les noirs eux-mêmes font des blancs que la lèpre a noircis. Un Albinos ne reffemble pas plus à un Nègre de Guinée qu'à un Anglais ou à un Espagnol. Leur blancheur n'eft pas la nôtre : rien d'incarnat, nul mêlange de blanc & de brun, c'eft une couleur de linge ou plutôt de cire blanchie; leurs cheveux, leurs fourcils font de la plus belle & de la plus douce foie; leurs yeux ne reffemblent en rien à ceux des autres hommes, mais ils approchent beaucoup

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