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métier de son mari. – Prenez-le, dit le curé – Oui, mais il y a sujet de craindre qu'au lieu d'un serviteur, je ne me donne un maître.- Alors, ne le prenez pas, dit le curé. - Mais je ne saurais supporter tout le poids des affaires de mon mari, si je n'ai un autre mari. - Eh bien, prenez-le. – Mais s'il était méchant, s'il dissipait ou usurpait mon bien ? - Alors il ne faut pas le prendre.» Mais le curé voyait bien qu'elle aimait ce valet et désirait l'épouser ; il lui dit de bien écouter ce que lui diraient les cloches de l'église et de suivre leur conseil. Elle écouta donc les cloches et ne manqua pas d'entendre, selon son désir : «Prends ton valet, prends ton valet.» Elle le prit, mais son domestique la battit, quand il fut devenu son mari, et de maitresse elle passa au rang de servante. Elle alla alors se plaindre au curé de son conseil en mandissant l'heure où elle l'avait cru. Le curé lui répondit : «Vous n'avez pas bien entendu ce que vous ont dit les cloches. Écoutez,» et le curé ayant mis la cloche en mouvement, elle entendit distinctement : «Ne le prends pas , ne le prends pas ! »

Rabelais s'approprie aussi l'histoire des cloches dans un chapitre subsequent (le xxvii).

Écoute, dit frère Jean, l'oracle des cloches de Varennes. Que disent-elles ? Je les entends, répondit Panurge. Leur son est , par ma soif, plus fatidique que celui des chaudrons de Jupiter en Dodone. Écoute : Marie-toi, marie-toi ; marie, marie! Si tu te maries, maries , très bien t'en trouveras, veras. Marie, marie.

Je t'assure que je me marierai, tous les éléments m'y invitent.

Au chapitre suivant. Panurge s'écrie :

Ma foy, frère Jean, mon meilleur sera de ne point me marier. Ecoute ce que me disent les cloches à cette heure que nous sommes plus près : Marie point, rie point, point, point, point, point. Si tu te maries, maries, (marie point, point, point), tu t'en repentiras, tiras, trompé seras.

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III. Pantagruel, pressé par Panurge de lui donner une réponse précise, lui dit : Il y a d'excellents mariages, il y en a de déplorables. Consultons, si vous le voulez, les sorts virgilianes et homériques.» Ce genre de divination consiste à ouvrir trois fois au hasard les (Euvres de Virgile ou d'Homère et à prendre pour réponse les premiers vers qui frappent les yeux. On emploie encore quelquefois la Bible ou l'Imitation à cet usage.

Pantagruel cite des prophéties de ce genre qui se sont réalisées. Alexandre Sévère, par exemple, un jour qu'il consultait l'Enéide, l'ouvrit à ce vers :

Tu regere imperio populos, Romane, memento.
[C'est à toi que revient de commander aux peuples,

Romain, souviens-t'en bien.]
Quelques années après il fut élu empereur.

Claude Il voulut savoir ce qui adviendrait à son frère, son Virgile lui répondit :

Ostendunt terris hunc tantum fata. (Les Destins ne feront que le montrer au monde.) Il fut tué dix-sept jours plus tard.

Pierre Amy, cordelier et ami de Rabelais, consulta Virgile pour savoir ce qu'il devait faire après la perquisition opérée chez lui et Rabelais ; il tomba sur le vers suivant :

Heu fuge, crudeles terras, fuge littus avarum! [Fuis ce rivage avare et ces terres cruelles !) Il suivit le conseil du livre et se tira heureusement d'affaire.

Panurge a l'idée de consulter à la fois les dés et Virgile, c'est-à-dire de faire désigner par les dés le vers qu'il faudra choisir. Pantagruel n'est pas de cet avis; il condamne tous les jeux de hasard, qui ne servent le plus souvent qu'à engloutir des fortunes. Panurge persiste, il a toujours des dés dans sa poche, il les jette; ils donnent 5, 6, 5, total 16. On prendra le seizième vers de Virgile à l'ouverture du livre. On tombe sur la IV° Eglogue, vers 63.

Nec Deus hunc mensa, dea nec dignata cubili est. [Le Dieu ne daigna pas présider à sa table ni la déesse à son lit.] Un second essai donna:

Membra quatit, gelidusque coit formidine sanguis. [Il lui brise les membres et son sang se glace de terreur.) A la troisième épreuve on trouve :

Femineo prædæ et spoliorum ardebat amore. [Il brûlait d'un amour tout féminin pour le butin et les dépouilles.)

IV. Ces vers sont largement commentés avec accompagnement de traits mythologiques, historiques, de contes et de raisonnements plus ou moins piquants, mais d'où il est impossible de tirer une conclusion. Pantagruel propose de recourir à la divination par les songes. Pantagruel, qui, dans cette seconde partie de l'ouvrage, manifeste parfois des tendances mystiques, croit que les songes pourraient bien nous présager l'avenir. Il fait à ce propos la théorie qui a été renouvelée de nos jours par les magnétiseurs et les spirites:

Lorsque les enfants bien nettoyés, bien repus et allaités dorment profondément, les nourrices vont s'ébattre en liberté, comme autorisées à faire ce qu'elles voudront, car leur présence autour du berceau leur semble inutile. Il en est de même de l'âme lorsque le corps est endormi et que les fonctions de la digestion s'accomplissent d'elles-mêmes; rien n'étant plus nécessaire jusqu'au réveil, l'âme s'ébat et revoit sa patrie, qui est le ciel. Là elle reçoit participation insigne de sa première et divine origine, - et en contemplation de cette sphère infinie dont le centre est partoot et la circonférence nulle part, à laquelle rien n'arrive, rien ne passe, rien ne déchet, pour qui tous les temps sont présents, – l'âme note non-seulement les choses qui se sont passées dans les mouvements inférieurs, mais aussi les choses futures, et les rapportant à son corps et les faisant connaître par les sens et organes du corps auxquels elle les a communiquées, elle est appelée vaticinatrice et prophète.

On sait que cette belle définition de Dieu : «une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part», a été reprise par Pascal. C'est, en effet, la définition la plus belle et la plus philosophique qui ait été faite de la puissance qui embrasse et régit le monde. Rabelais en attribue l'honneur à Mercure Trismégiste, c'est-à-dire au néoplatonicien qui a pris ce nom, mais il paraît qu'elle remonte plus haut, jusqu'à Empédocle (Ve siècle avant J.-C.) dont le poème est perdu , mais dont la définition se serait transmise verbalement d'âge en âge.

Il est vrai, continue Pantagruel, nous abrégeons un peu que l'âme ne rapporte pas les choses avec autant de sincérité qu elle les a vues, c'est la suite de l'imperfeclion de la fragilité de nos sens corporels. Il en est comme de la lune, qui, en nous transmettant la lumière du soleil, ne nous la rend ni aussi Jucide ni aussi pure, vive et ardente qu'elle l'a reçue. C'est pour cela que les songes doivent être interprétés par des hommes habiles dans cet art. Aussi Héraclite disait-il que les songes ne nous disent rien clairement et pourtant ne nous cachent rien, nous donnant seulement un indice du bonheur ou du malheur qui nous attend, nous ou les autres. Les lettres sacrées le témoignent, les histoires profanes l'assurent, nous montrant nombre de faits qui se sont accomplis conformément aux songes. On prétend , ajoute Pantagruel, que les Atlantiques, les habitants de l'ile de Thasos, un savant français [qu'il cite), sont privés de cet avantage parce qu'ils ne rêvent jamais.

Demain donc, conclut Pantagruel, au moment où l'Aurore aux doigts de rose chassera les ténèbres nocturnes, tâchez de rêver profondément, et, pendant ce temps, dépouillez-vous de toute affection humaine, amour, haine, espoir et crainte.

Panurge ne demande pas mieux, mais il veut savoir s'il faudra souper et comment. «Quand je ne soupe pas largement, dit-il, mes songes sont creux comme mon estomac.> Pantagruel lui dit qu'il est inutile de jeûner.

Ceux qui ne donnent pas de pâture à leur corps sous prétexte d'avoir l'entendement plus clair, ressemblent à ce philosophe qui s'en va au bois pour mieux réfléchir, Pendant qu'il travaille, les chiens aboient, les loups hurlent, les lioos rugissent, les chevaux hennissent, les éléphants barrient, les serpents sifflent, les ânes braient, les cigales sonnent, les tourterelles lamentent, il est plus dérangé que s'il était à la foire de Fontenay ou de Niort, de même quand la faim est au corps, l'estomac aboie, la vue s'éblouit, les veines sucent la propre substance des membres carniformes, etc.— Panurge peut donc manger, mais des choses légères, des fruits, et boire de l'eau.

Les jeunes filles russes qui veulent voir d'avance leur fiancé, mettent sous leur oreiller les sept ou neuf herbes de la St Jean. Ces herbes sont la fougère, la saxifrage (?) à laquelle on attribue la vertu d'ouvrir les portes fermées à clef; la stipa pennata, suivant les uns, la gypsophile, suivant les autres, qui a, diton, la propriété de s'animer tout à coup et de se mettre à courir par les champs, – et quelques autres plantes sur la nature desquelles on varie, mais qui

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