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DU

QUATRIEME AGE.

§. LX X I.

LUCA IN. LUCANUS s ardens, & concitatus & fententiis clariffimus.

(Quintil. L. X. )

On a beaucoup écrit fur Lucain; mais on l'a toujours jugé avec peu d'équité. Le fort de ce Poëte eft d'avoir de grands ennemis & de grands admirateurs.

Lucain étoit d'une ancienne maifon de l'Ordre des Chevaliers. Il naquit à Cordoue en Espagne, fous l'Empereur Caligula. Il iv. Part. A ij

SLOOGMAR

étoit fils d'Annéius Méla, frere de Sénèque le Philofophe. Il n'avoit que huit mois lorfqu'on l'amena à Rome, où il fut élevé, fous les aufpices de fon oncle. M. de Voltaire a raison de dire que ce fait fuffit pour impofer filence à des Critiques qui ont révoqué en doute la pureté de fon langage. Ils ont pris Lucain pour un Efpagnol, qui a fait des vers latins. Trompés par ce préjugé, ils ont cru trouver dans fon ftyle des barbarifies qui n'y font point, & qui, fuppoté qu'ils y fuffent, ne pourroient être apperçus par aucun moderne*.

On lui donna pour Précepteurs Palémon, Virginius & Cornutus, tous trois habiles dans les belles-Lettres & la Philofophie. C'est en fréquentant les Ecoles de ces maîtres célèbres qu'il fe lia étroitement avec Perfe. Cette union n'eft pas étonnante dans deux hommes dont le génie avoit tant de conformité; car fi nous confidérons attentivement Lucain, nous appercevrons qu'il avoit une inclination très forte pour la fatire. La Pharfale n'eft, pour ainfi dire, qu'une longue invective contre l'ambition des Grands & le pouvoir immodéré.

Lucain avoit à peine quatorze ans, qu'il fe fignala par fes déclamations en Grec & en Latin.

* V. l'Effai fur la Poëfie Epique.

Son efprit fit du bruit à Rome. Sénèque, Favori & Gouverneur de Néron, jouiffoit alors d'une très-grande confidération. Il le préfenta à l'Empereur, qui l'éleva à la fonction de Quêteur avant l'âge. Le jeune homme, pour enlever la faveur du peuple, donna à grands frais un fpectacle de Gladiateurs. Peu de temps après, on l'admit, d'un commun fuffrage, dans le Collége des Augures.

Ce fut dans ces momens heureux de fortune & de crédit, qu'il époufa la fille d'un Sénateur Romain. Polla Argentaria étoit riche en dot & en vertus, & aussi illustre par fon érudition & par fon efprit, que par fa naiffance & fa beauté. Elle excelloit, dit Stace,

Forma, fimplicitate, comitate,
Cenfu, fanguine, gratia, decore.

On dit même qu'elle aidoit fon époux dans la compofition de fes vers, & qu'elle a corrigé avec lui les trois premiers Livres de la Pharfale.

Lucain ne fut pas long-temps dans les bonnes graces de Néron. Son caractere vertueux & ferme, fes fentimens hardis fur la liberté, fon enthoufiafme républicain, devoient naturellement lui déplaire.

Exeat aulâ

Qui volet effe pius ; virtus & fumma poteftas

Non coëunt.

(Pharf. L. VIII.)

Mais il paroît que fa réputation naissante bleffoit encore plus les yeux du tyran que fon zèle patriotique.

Néron ayant fait annoncer qu'il devoit réciter fur le Théâtre de Pompée un Poëme de Niobé, Lucain eut l'imprudence & l'audace de lui difputer le prix. Il récita fur le champ une pièce de vers fur Orphée. Les Juges montrerent pour le moins autant de fermeté le Poëte; car tandis que l'affemblée n'ofoit prononcer entre le Prince & le Particulier, ils déclarerent Lucain vainqueur, & le couronnerent unanime

ment.

que

Il fentit bientôt qu'il eft dangereux de lutter contre les Grands, & d'offenfer leur orgueil. Le jour fuivant, l'Empereur lui défendit de publier fes vers, & de paroître dans l'affemblée où les Poëtes & les Orateurs récitoient leurs Ouvrages.

Lucain, après l'avoir loué plufieurs fois, après avoir, pour ainfi dire, encenfé fes cri

mes,

Multum Roma tamen debet civilibus armis¿ Quod tibi res acta eft....

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