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La mouffe & la pâleur de leurs membres hideux Semblent mieux attirer les refpects & les vœux; Sous un air plus connu, la Divinité peinte, Trouveroit moins d'encens, produiroit moins de crainte,

Tant aux foibles mortels il eft bon d'ignorer Les Dieux qu'il leur faut craindre, & qu'il faut adorer.

Là, d'une obscure fource il coule une onde obfcure,

Qui femble du Cocyte emprunter la teinture;
Souvent un bruit confus trouble ce noir féjour;
Et l'on entend mugir les rochers d'alentour.
Souvent du trifte éclat d'une flamme enfoufrée ;
La forêt eft couverte, & n'eft dévorée;
Et l'on a vu cent fois les troncs entortillés

pas

De céraftes hideux & de dragons ailés.
Les voisins de ce bois ; fi fauvages & fi fombres,
Laiffent à ces démons fon horreur & fon om-

bre;

Et le Druide craint, en abordant ces lieux,
D'y voir ce qu'il adore, & d'y trouver les Dieux.
Il n'eft rien de facré pour des mains facrileges:
Les Dieux mêmes, les Dieux n'ont point de pri
.vilégés

Céfar veut qu'à l'instant leurs droits foient vio

lés,

Les arbres abattus, les autels dépouillés a

Et de tous les foldats les ames étonnées, Craignent de voir contr'eux retourner leurs coí

gnées.

Il querelle leur crainte, il frémit de courroux,
Et le fer à la main porte les premier coups
Quittez, quittez, dit-il, l'effroi qui vous maî-

trife;

Si ces bois font facrés, c'est moi qui les méprife:

Seul j'offenfe aujourd'hui le respect de ces lieux, Et feul je prends fur moi tout le courroux des

Dieux.

A ces mots, tous les fiens, cédant à leur con

trainte,

Dépouillent le respect, fans dépouiller la crainte.
Les Dieux parlent encore à ces cœurs agités :
Mais quand Jule commande, ils font mal écoutés.
Alors on voit tomber fous un fer téméraire
Des chênes & des ifs auffi vieux que leur mere,
Des pins & des cyprès, dont les feuillages verds
Confervent le printemps au milieu des hivers.
A ces forfaits nouveaux tous les peuples frémif-
fent,

A ce fier attentat tous les prêtres gémiffent.
Marseille feulement, qui le voit de fes cours,
Du crime des Latins fait fon plus grand fecours.
Elle croit que les Dieux, d'un éclat de tonnerre,
Font foudroyer César & terminer le guerre.

(BREBEUF.)

XV.

Difcours de Céfar à fes Soldats révoltés.

Quelle force! quelle fermeté ! quelle noble hardieffe dans le difcours de Céfar à fes Soldats révoltés. Lorfque ce héros revint triomphant des plaines de l'Ibère, fes foldats réfolurent de l'abandonner. Toute l'armée secoua le frein de l'obéiffance, & fe répandit en murmures & en menaces. Céfar parut fur une éminence avec un vilage intrépide; & inacceffible à la crainte, il mérita de l'infpirer. Il parle, & adreffe aux foldats ces mots dictés par la colere.

Qui modo in abfentem vultu dextrâque furebas,
Miles, babes nudem, promptumque ad vulnera pectus,

(Liv. V. )

Vos cris ont éclaté; j'ai vu votre courroux.
Vous menaciez Céfar: Céfar eft devant vous.
Si vous aimez mieux fuir que de vaincre Pompée,
Frappez, voilà mon sein, laissez-y votre épée.
C'est peu de me trahir & de m'abandonner,
Le crime eft trop vulgaire : ofez m'affaffiner.
Oui, fi ma gloire enfin vous devient importune,
Allez, & laiffez-moi feul avec ma fortune ;
A de plus dignes bras laiffez vos boucliers:
Je perds des déferteurs, & j'aurai des guerriers

Mon rival a bien pu raffembler à sa suite

Tant de peuples armés pour efcorter fa fuite :
Et je n'en verrois point venir fous mes drapeaux
Briguer à mes côtés le prix de vos travaux !
Ils pourroient refufer d'achever ma victoire,
De ceindre mes lauriers, de s'unir à ma gloire,
Tandis que dans la foule, & bien loin de mon
char,

Vous verrez triompher les foldats de Céfar! Tenfez-vous qu'à vous feuls tiennent mes deftinées ?

De cent fleuves divers, fi les eaux mutinées,
A Neptune offenfé refufoient de s'unir,
Le fuperbe Océan craindroit-il de tarir?
Auriez-vous jamais eu cet orgueil téméraire
De croire votre vie à Céfar néceffaire ?

Penfez-vous, quand les Dieux ont pesé mes projets,

Que vos obfcurs deftins entrent dans leurs décrets ?

Notre propre afcendant nous fait ce que nous

fommes:

La terre eft enchaînée au deftin des grands hom

mes.

A l'abri de mon nom vous répandiez l'effroi : Vous fuiriez fous Pompée, ayant vaincu fous moi. Labienus long-temps redouté dans la guerre, Tremble & fuit fous les pas du chef qu'il me pré

ferc.

Vous-mêmes croyez-vous me trahir à demi,
En ne vous joignant pas avec mon ennemi?
Ne fervir lui ni moi, c'est combler votre offenfe,
C'est ne vouloir jamais rentrer en ma puissance =
Les Dieux n'ont pas voulu, dans de fi grands dé-
bats,

Me laiffer entouré d'infideles foldats.

Je rends grace à leurs foins, à cet heureux préfage;

De quel pefant fardeau leur bonté me foulage!
Je vaincrai donc pour moi ; je défarme des mains
A qui j'avois promis les tréfors des humains.
Allez, fuyez, vil peuple, & vous, dont l'info-

lence

Ofa de ces mutins enhardir la licence,

Auteurs de la révolte, objets de mon courroux, Perfides, demeurez, & tombez à genoux. Abaillez fous la hache une tête coupable.

Et vous, jeunes guerriers, mon appui véritable, Préparez leur fupplice, arme-zvous fans frémir: Apprenez à frapper, apprenez à mourir*.

Quintilien avoit-il tort de placer Lucain dans la claffe des grands Orateurs ?

*Traduction de M. DE LA HARPE,

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