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Ce n'est donc point affez que depuis trente an

nées

Il ait vu tant d'honneurs charger fes deftinées,
Que du joug de nos loix il ait pu s'affranchir;
Qu'il ait affamé Rome afin de l'affervir;

Qu'un triomphe inoui, permis à sa jeunesse,
De fon coupable orgueil ait fait naître l'ivreffe;
Qu'il ait ofé placer, comblant fes attentats,
Dans le temple des loix l'appareil des combats !
Il n'eft point fatisfait de fon régne tranquile;
Il veut, il veut vieillir dans la guerre civile,
En recueillir les fruits, en goûter les horreurs,
Et de Sylla fon maître imiter les fureurs.
Difciple de ce monftre, il en a pris la rage;
L'amour affreux du fang & le goût du carnage,
Ille refpire, il veut favourer la douceur
De l'horrible aliment néceffaire à fon cœur.
Tel un tigre au combat élevé par fa mere,

De la chair des troupeaux, nourri dans fon repaire,

Ne dépouille jamais, en son avidiré,

Le fanguinaire inftin&t de fa férocité.

Malheureux! ce Sylla, qui prit foin de t'inftruire,

Auroit dû t'enfeigner comme on quitte l'Empire.

Quoi! pour avoir enfin achevé le trépas

D'un barbare accablé de trente ans de combats,

Pour avoir fait céder à ton heureux génie

Tous ces lâches brigands des mers de Cilicie, Crois tu qu'il t'eft donné dans l'ordre des def

tins

D'ajouter ma défaite à des titres fi vains? Penfois-tu qu'à ta voix mes mains obéissantes Baifferoient devant toi mes aigles triomphantes ? Je ne demande rien ; mais qu'au moins mes foldats

Jouiffent des honneurs qu'on ne m'accorde pas.
Quand ils ont prodigué leur fang & leur jeunesse,
Quel eft enfin l'afyle ouvert à leur vieilleffe?
Dans les champs d'Italie aime-tu mieux placer
Les brigands qu'autrefois ton bras fut difperfer?
Allons, c'est trop long-temps endurer un ou-
trage:

Votre fort & nos droits font dans notre courage.
Suivez-moi, faififfons un moment fortuné :
En nous refufant tout, on nous a tout donné.
Les Dieux feront pour moi, la juftice eft mon
guide:

De l'or & du pouvoir je ne fuis point avide.
Je venge ma patrie, & veux la garantir
Des tyrans orgueilleux qu'elle eft prête à fervir.

[M, DE LA HARPE.}

ΧΙΙΙ.

Paffage du Rubicon.

Quelle poëfie fiere & majeftueufe dans le morceau fuivant, où Lucain peint Rome fous la figure d'une femme défolée qui apparoît tout-à-coup à Céfar.

Jamgelidas Cafar curfu fuperaverat Alpes

Ingentefque animo motus bellumque futurum
Ceperat, &c.

[Liv. I.]

Déja plein de courroux & de fes grands projets;
Déja mettant Pompée au rang de ses sujets,
Céfar avoit franchi les Alpes étonnées,

Ces roches, de frimats & d'horreur couronnées;
Déja du Rubicon il découvroit les eaux,
Quand, au milieu desjoncs & parmi les rofeaux,
Il voit de fa patrie une image vivante.
Toute défigurée & toute languiffante,
Les bras à demi-nuds & les cheveux épars,
Où, dit-elle, où va-t'on porter mes étendards?
Si le droit, fi l'honneur accompagnent vos armes,
Connoiffez votre mere, & refpectez fes larmes ;
Ne portez pas plus loin votre orgueil & vos pas,
Et défarmez vos mains, où ne m'approchez pas.
Ces mots entrecoupés de foupirs & de plaintes,
Livrerent à Céfar de fenfibles atteintes :

Une crainte inconnue, une fecrette horreur,
L'arrache à son audace, & suspend sa fureur.
Une langueur mortelle affoiblit son courage,
Et retient, malgré lui, ses pas fur le rivage.

Dieu, dit-il, qui foutiens la foudre dans tes

mains,

Et du Mont Tarpéïn, veilles fur les Romains, Toi, le Jupiter d'Albe, & vous, Dieux de mes

peres,

Vous, du grand Quirinus adorables mysteres,
Toi, ma Divinité, toi, Rome, que je fers,
Soutiens mon entreprise, & viens brifer tes fers!
Je ne viens point ici, factieux & perfide,
Couronner mes hauts faits par un noir parricide,
Ni la rage dans l'ame & le fer à la main,
Enfant dénaturé, le plonger dans ton fein;
Pourvu qu'à mon ardeur ton courage réponde,
Je venge d'un tyran la maîtreffe du monde,
Je te rends tes enfans, filong-temps défirés,
Et brife les liens qui leur font préparés, &c.

XIV.

(BREBEVF.)

Defcription d'un bois facré près de
Marseille.

Céfar ordonne à fes troupes de coupér quelques arbres dans cette forêt pour en faire des inftrumens & des machines.

Lucus erat longo nunquam violatus ab avo,
Obfacrum cingens connexis aëra ramis,
Et gelidas altè fummotis folibus umbras ›

&

On voit, auprès d'un camp, une forêt facrée,
Formidable aux humains, & des Dieux réverée,
Dont le feuillage fombre & les rameaux épais,
Du Dieu de la clarté font mourir tous les traits.
Sous la noire épaiffeur des ormes & des hétres,
Les Faunes, les Sylvains & les Nymphes cham-
pêtres

Ne vont point accorder aux accens de leurs voix
Le fon des chalumeaux, ou celui des hautbois.
Cette ombre destinée à de plus noirs offices,
Cache aux yeux du foleil fes cruels facrifices:
Et les vœux criminels qui s'offrent en ces lieux,
Offenfent la nature, & révérent les Dieux.
Là, du fang des humains, on voit fuer les mar.

bres;

On voit fumer la terre, on voit rougir les arbres:

Tout y reffent l'horreur ; & même les oiseaux
Ne fe perchent jamais fur ces triftes rameaux.
Les fangliers, les lions, les bêtes les plus fieres,
N'ofent pas y chercher leur bauge & leurs ta-

nieres.

La foudre, accoutumée à punir les forfaits, Craint un lieu fi coupable, & n'y tombe ja

mais.

Là, de cent Dieux divers les groffieres images Impriment l'épouvante, & forcent les homma

ges;

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