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>> Car toute la maffe des eaux divifée en monceaux d'écume, laiffe leur intervalle à fec».

>> Le nocher tremblant a bientôt épuisé toutes les reffources de l'art. Il ne fait plus auquel des vents il doit réfifter ou obéir. Heureufement leur difcorde même rendoit leurs efforts inutiles. Les flots qui auroient renverfé la barque, trouvoient un obstacle dans les flots contraires. Si une vague la fait pencher, une autre vague la releve; on diroit que les vents la portent fur leurs aîles, & leur choc la tient fufpendue au-deffus de tous les écueils ».

Artis opem vicêre metus: nefcitque magifter, Quam frangat, cui cedat, aquæ. Difcordia ponti

Succurrit miferis, fluctufque evertere puppim Non valet in fluctus : viétum latus unda repel

lens

Erigit, atque omni furgit ratis ardua vento.

On voit aisément que Lucain n'a pas eu la difcrétion de fe modérer & de fupprimer tout ce qui n'étoit point néceffaire à fon fujet. En oppofant la peinture de Virgile à la fienne, on a peine à comprendre comment fes apologiftes ofent comparer fa fou

-gueufe imagination au fage enthousiasme du Poëte de Mantoue.

I V.

C'est dans la bataille navale entre les Romains & les Marfeillois que l'on peut voir un exemple frappant de l'abus de l'efprit & de l'affectation ridicule où tombent prefque toujours ceux qui ne confultent point la nature ou les bons modeles. Rien n'eft plus fingulier que la maniere dont Lucain bleffe les foldats.

» Le brave Tagus *, combattant du haut de la poupe, reçoit deux flèches qui fe croifent en lui perçant le cœur. D'abord fon ame irréfolue, ne fait de quel côté fortir; mais bientôt avec le fang qui ruiffelle, & repouffe à la fois les deux flèches, elle fe divife & fuit par les deux plaies ».

Terga fimul pariter miffis & pectora telis Tranfigitur; medio concurrit pectore ferrum : Et ftetit incertus fluerit quo vulnere fanguis Donec utrafque fimul largus cruor expulit haftas;

Divifitque animam, fparfitque in vulnera lethum.

Pharf. Liv. III.

Un peu plus loin, un jeune Marseillois voulant dégager fon vaiffeau dont un vaisfeau Romain croifoit les rames avec les fiennes, ofa porter la main fur le bord ennemi. On la coupe, mais elle y refte attachée; elle fe roidit, & le ferre encore. Irrité d'avoir perdu fa main droite, il n'en combat que plus vaillamment de la gauche mais celle-ci tombe auffi fous l'acier tranchant.

:

Crevit in adverfis virtus. Plus nobilis iræ Truncus habet fortifque inftaurat prælia lævâ:

Rapturufque fuam procumbit in æquora dextram, &c.

» Ce tronc debout ne peut plus tenir fon bouclier, mais il en fert à fon frere. Il ne peut plus lancer des dards; mais feul en butte à mille flèches, il épargne aux fiens mille morts. Enfin, comme il fent que fon ame va s'échapper par tant de plaies, il la ramaffe & la retient dans ce corps foible & défaillant; il emploie tout le fang qui lui reste à tendre un moment les refforts de fes membres; & confumant dans un dernier effort tout ce qu'il a de vie & de force, il fe précipite fur le bord ennemi, pour nuire au moins par le poids de fa chute ».

Mais qui n'admire pas l'adreffe du grand

*

Thyrrhène! Ce brave guerrier eft atteint d'un plomb rapide qui lui brife les tempes: fes yeux, dont tous les liens font rompus, tombent chaffés par des flots de fang. Tyrrhène, immobile & dans l'étonnement de ne plus voir la lumiere, prend ces ténébres pour celles de la mort; mais bientôt fe fentant plein de vie : compagnons, dit-il, employez moi comme une machine à lancer les traits. Allons, Tyrrhène, abandonnons ce refte de vie aux fureurs de la guerre, & de mon cadavre plus qu'à demi mort tirons encore cet avantage, de l'exposer aux coups destinés aux vivans, &c.

O focii, ficut tormena foletis,

Me quoque mittendis rectum componite telis ; Egere quod fupereft animæ, Tyrrhene : per

omnes

Bellorum cafus! ingentem militis ufum
Hoc habet ex magna defunctum parte cadaver,
Viventis feriere loco.

On ne finiroit point, fi l'on vouloit rapporter les defcriptions bizarres, fauffes & 'ampoulées, les difformités monftrueules, les inégalités fatiguantes & multipliées qui déparent la Pharfale.

* Ib. v. 721.

V.

On trouve des penfées qui ont un éclat qui frappe d'abord; elles femblent convaincantes à la premiere vue; mais elles ne foutiennent pas l'examen. On apperçoit bientôt qu'elles font fauffes & très-voifines de l'enfure. Le VII. & le VIII. Livres vont nous en offrir des exemples.

Céfar, après la journée de Pharfale, promene fes regards dans les champs du carnage, & s'applaudit de les voir couverts de fes ennemis maffacrés; il va jusqu'à leur refufer les honneurs de la fépulture: ce qui fait dire au Poëte: celui qui n'a point d'urne repofe fous la voûte du ciel.

Calo tegitur qui non habet urnam.

Dans le VIIIe. Livre, le pieux Cordus retire des flammes le corps de Pompée à demi-confumé, & l'enfevelit fous le fable. Mais de peur que le vent n'en difperfe les cendres, il le couvre d'une pierre brutte; & fur un pin à demi-brûlé, il grave ces mots : C'est ici que Pompée repose. Là-deffus Lucain s'écrie:

Placet hoc, fortuna fepulchrum

Dicere Pompeii: quo condi maluit illum,

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