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Des Bergers qui trouvent Pan endormi, veulent jouer de fa flûte; mais des mortels ne peuvent tirer de la flûte d'un Dieu qu'un fon très défagréable. Pan s'en éveille, & il leur dit que s'ils veulent des chants, il va les contenter. Alors il leur chante quelque chofe de l'hiftoire de Bacchus, & s'arrête fur la premiere vendange qui ait jamais été faite, dont il fait une defcription trèsagréable.

L'illuftre Académicien trouve ce deffein plus régulier que celui du Sylène de Virgile.

Nytilos, atque Mycon, nec non & pulcher
Amyntas,

Torrentem patulâ vitabant ilice folem;
Cum Pan venatu feffus recubere fub ulmo
Ceperat, & fomno laffatas fumere vires,
&c.

» Nytile, Mycon, & le bel Amyntas, évitoient fous l'épais feuillage d'un chêne l'ardeur du foleil, lorfqu'ils apperçurent Pan. qui, fatigué de la chaffe, fe repofoit à l'ombre d'un orme, &réparoit dans les bras du fommeil fes forces épuifées. Près de lui fa flûte étoit fufpendue à une branche de l'arbre. Les jeunes Bergers s'en faififfent furtivement (comme fi elle pouvoit leur fervir à chanter des vers, & qu'il fût permis aux hommes de toucher les chalumeaux des Dieux). Mais la flûte de Pan ne rend plus fous leurs doigts

de fons harmonieux qu'elle avoit coutume de faire entendre. Elle refufe d'exprimer un feul vers, & il n'en fort qu'un aigre fifflêment. Pan, éveillé par ces fons faux & aigus, & en connoiffant auffitôt la caufe: jeunes Bergers, dit-il; si vous demandez des vers, je vais vous en chanter. Il n'eft permis à aucun mortel d'enfer ces chalumeaux que j'ai moi-même assemblés avec de la cire dans un antre du Mont Ménale. Je chanterai ta naiffance, Bacchus ! & l'origine de la vigne: nous devons des vers à Bacchus. Il dit, & auffi-tôt il commença ainfi.

» Fils de Jupiter, qui le front couronné de lierre, & les cheveux parfumés d'effence, te plais à former des guirlandes de pampre & de feuilles de vignes pour en orner les tigres de ton char, c'est toi que je chante. Sémélé a vu Jupiter avec l'effrayant appareil qui l'environne, & dont les aftres feuls peuvent foutenir l'éclat. Le Maître de l'univers, prévoyant l'avenir, différa la naiffance de l'enfant qu'elle portoit dans fon fein, jufqu'au temps où la nature permettoit qu'il vît le jour. Les Nymphes, les Faunes, les pétulans Satyres, & moi primes foin de le nourrir dans un antre de Nyfa. Le vieux Sylene lui-même, plein d'une refpectueuse tendreffe pour ce jeune enfant, l'échauffe dans fon fein, le foutient fur fes bras, & le fait rire, en le chatouillant délicatement. Tantôt par un léger mouvement il l'invite au fommeil, & tantôt il le réjouit, en frappant de fes mains tremblantes le fiftre qu'il tient. Le jeune Dieu, fouriant à ce badinage, pince les oreilles de Sylène, lui arrache les poils, dont fa poitrine eft hériffée; il frappe fur la tête chauve, fur fon court menton, & il applatit avec fon foible pouce le nez du Satyre, qui n'eft déja que trop écrasé. Cependant lorsqu'il fut parvenu à une floriffante je uneffe, & que fous fa chevelure dorée fes cor

nes commencerent à percer, il apprit aux hommes à connoître la vigne, fource de leurs plaifirs. Les Satyres en admirent les feuilles & le fruit. Cueillez, leur dit Bacchus, ces grappes, dont Vous ignorez l'ufage, & écrafez-les avec les pieds. Les Satyres les féparerent auffi-tôt de leurs feps; ils les portent dans des corbeilles, & fe preffent de les fouler dans des cuves de pierre. De tous côtés fur les collines on ne voit que vendanges & que corps nuds, barbouillés du jus vermeil de la vigne. Les Satyres, troupe lafcive, fe faififfent des vafes que le hafard leur préfente. Les uns reçoivent la nouvelle liqueur dans des cornes, les autres dans des taffes, ou dans le creu de leurs mains. Čelui-ci, courbé fur les bords d'une cuve, fait entendre, en humant le vin doux, le bruit de fes lévres. Celui-là le puife avec l'inftrument dont il a coutume d'accompa gner fa voix. Un autre penché, préfente fa bouche à l'ouverture de la cuve ; mais il ne peut recevoir qu'une partie du vin qui en coule. Le refte inonde fa poitrine & fes épaules. La joie régne par tout. Le vin infpire aux Satyres des chan→ fons & des danfes lafcives. Il allume l'amour dans leur cœur; ils courent après les Nymphes qui les fuyent. Prêtes à leur échapper, ils arrêtent L'une par fa robe, l'autre par fa belle chevelure. Ce fut alors que le vieux Silene but, pour la pre miere fois, aux dépens de fa raifon dans de larges coupes pleines de cette aimable liqueur. Depuis ce temps-là, il eft le fujet des plaifanteries de ceux qui le voient le matin les veines enflées, & le corps appefanti par ce délicieux nectar qu'il a bu la veille avec excès. Bacchus même, ce Dieu qui doit fa naiffance à Jupiter, ne dédaigne point d'exprimer avec fes pieds le jus des raifins. Il en fait boire à fes Lynx, & il façonne en thyrfe le bois de la vigne.

>> C'est ainfi que Pan inftruifit les jeunes Bergers dans les vallées d'Arcadie. Il finit au moment où la nuit avertit de raffembler les troupeaux difperfés, de les traire, & de donner à leur lait une confiftance folide ».

I I.

On a accufé notre Auteur d'avoir copié Virgile. C'eft précisément en cela qu'il mérite des éloges. Cicéron, dans fon Dialogue de l'Orateur, met au nombre des préceptes les plus importans, celui de choisir un modele. Hoc fit primum in præceptis meis, ut demonftremus quem imitemur.

Tous les Poëtes fe font imités les uns les autres. Virgile lui-même a imité Héfiode, Homère, Apollonius de Rhodes, Théocrite, Lucrèce, &c. & a puifé une infinité de chofes de Xenophon, des Géorgiques de Magon, des Ouvrages de Caton, de Varron, de Cicéron, d'Ennius, &c. Théocrite, qu'on croit original, a imité Stéfichore ; & l'on trouve dans fes Idylles plufieurs endroits tirés du Cantique des Cantiques. On rencontre dans Néméfien des expreffions entieres de Virgile. Eft-ce une raifon pour l'accufer de plagiaire & d'imitateur fervile? Les Poëfies de Sannazar, de Vida, de Buchanam, de Santeuil, de Commire, de Rapin, de Vaniere, font remplies de tours empruntés de Virgile & d'Horace. Ne trouve-t'on pas dans M. de Voltaire des pensées & des expressions de

Corneille? Fontenelle eft - il le copiste de Montagne, pour avoir quelquefois faifi fes tours & fa maniere? Néméfien n'a pas befoin d'être juftifié. Le choix de fon modele prouve fon goût & fon difcernement.

Veux-t'on lire des vers doux, coulans, harmonieux, des vers dignes enfin du Cygne de Mantoue? Le commencement de la premiere Eglogue en offre des exemples,

Dum fifcella tibi fluviali, Tiryre, junco Texitur, & raucis refonant tua rura cicadis, Incipe, fi quod habes gracili fub arundine Car

men

Compofium: nam te calamos inflare labello Pan docuit, verfuque bonus tibi favit Apollo. Incipe, dum falices hædi, dum gramina vaccæ Detondent, viridique gregem permittere campo Et ros & primi fuadet clementia folis.

3 Tandis que tu t'occupes à faire des paniersde jonc, & que ces campagnes retentiffent du bruit importun des cygales, chante-moi quelques vers, fi tú en as qui conviennent au doux fon du chalumeau. Pan t'a enfeigné à jouer de cet inftrument, & Apollon t'a favorifé du don de la Poëfie; commence tandis que les geniffes paiffent l'herbe, que les chevreaux broutent le faule, & que la rofée & la douce chaleur du foleil levant nous permettent de laiffer nos troupeaux errer dans la prairie »ɔ.

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