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s'arma contre lui des traits de la fatire, & fit paroître fon Poëme de l'Incendie de Rome. Il trouva, peu de temps après, une autre occafion de fe venger, plus dangereuse pour

lui.

Néron paroiffoit jouir tranquillement du fruit de fes forfaits, lorfqu'il fut informé d'une puiffante confpiration qui fe tramoit contre lui. Un grand nombre de Sénateurs, de Chevaliers, de gens de guerre, & même plufieurs femmes, y étoient entrés avec empreffement. Tous cherchoient à fe délivrer, par un parricide, des dangers où les expofoit la cruauté d'un maître qui fe plaifoit à répandre le fang des plus illuftres citoyens. Pifon étoit à leur tête; fa haute naiffance, les qualités de fon efprit, lui avoient acquis une eftime générale. Il étoit poli, affable, généreux, d'une figure noble & d'une belle phyfionomie. Lucain, toujours irrité contre fon perfécuteur, entra dans le complot de Pifon, & fut un des plus ardens confpirateurs.

Son audace n'eut aucun fuccès; la conjuration fut découverte, & coûta la vie à trois cens Romains du premier rang. Lucain fut condamné, & toute la grace que lui accorda fon tyran, fut de lui laiffer le choix du fupplice. Il fe fit ouvrir les veines dans un bain chaud. Comme il fentoit la chaleur abandonner les extrémités de fon fe fouvenant qu'il avoit autrefois

corps 2

dépeint un foldat qui mouroit de la forte; il prononça les vers de fa Pharfale, qui exprimoient le genre de mort dont il expi

roit.

Scinditur avulfus ; nec ficut vulnere fanguis
Emicuit lentus; ruptis cadit undique venis,
Difcurfufque animæ diverfa in membra mean-
tis

Interceptus aquis, nullius vita perempti
Eft tantâ dimiffa via, &c.

>>

2

(L. III.)

» Son fang ne s'écoule pas en foible »ruiffeau comme par une plaie, mais il » jaillit à la fois par tous les canaux : & le » mouvement de l'ame qui circule de veine en » veine, eft tout-à-coup interrompu. Ja» mais la fource de la vie n'eut pour s'épan>> cher une voie auffi vafte. La moitié du corps, » qui n'avoit que des membres épuifés de » lang & d'efprits, fut à l'inftant la proie de la mort; mais celle où le poumon refpire, » où le cœur fomente & répand la chaleur, »lutta long-temps avant que de fubir le fort » de l'autre moitié de lui-même.

Telles furent les dernieres paroles de Lucain.. Il avoit alors environ vingt fix ans. Peut être auroit on vu en lui un Poëte achevé, fi l'âge eût pu mûrir fon efprit &

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former fon jugement. Sa mort précipitée doit entrer en confidération, lorsqu'on prononce fur le mérite de fon Poëme, qui n'est qu'une ébauche imparfaite.

Il fut enterré dans fon jardin, où on lui dreffa un tombeau décoré de cette infcription.

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» Le bienfait de Néron conferve la mé» moire de Marc-Annéon Lucain, Poëte de >> Cordoue ».

On a perdu plufieurs Poëfies de Lucain, qu'il compofa dans une très-grande jeuneffe. Un Poëme des funérailles d'Hector, un de la defcente d'Orphée aux Enfers, un de l'embrafement de Rome, l'éloge de fon époufe, des Saturnales, dix Livres de Sylves, plufieurs Epîtres, &c. La Pharfale eft le feul écrit que le temps ait refpecté, encore n'eft-il pas achevé.

Stace nous apprend que Lucain fit tous ces Ouvrages dans un âge où Virgile n'avoit pas encore donné" fon Moucheron. (culex).

Hæc primo juvenis canis fub ævo;
Ante annos Calicis Maroniani.

C'est dans le même endroit que le même Poëte donne à notre Auteur la préférence fur tous les autres Poëtes Latins."

Cedet mufa rudis ferocis Enni,
Et docti furor arduus Lucreti,
Et qui per freta duxit argonautas,

Et qui corpora primo transfigurat, &c.

Lucain fe flatte de l'immortalité dans plufieurs endroits de ce Poëme. Il s'écrie dans le IX. Livre.

O facer & magnus vatum labor! omnia fato Eripis & populis donas mortalibus ævum. Invidia facræ Cæfar ne tangere famæ ; Nam, fi quis Lutiis fas eft promittere Mufis, Quantum Smyrnæi durabunt vatis honores, Venturi me, teque legent; Pharfalia noftra Vivet, & à nullo tenebris damnabitur ævo.

» O travail immortel & facré des Poëtes! » tu fauves de l'oubli tout ce que tu veux; >> c'est par toi que les peuples triomphent de » la mort, & revivent dans tous les âges. » Céfar, ne porte point envie à la mémoire » de ces héros que leur Poëte a éternisée:

» car fi les Mufes du Latium peuvent prétendre à quelque gloire, j'ofe te promet»tre que la race future lira ton nom dans » mes vers auffi long-temps que le nom » d'Achille dans les vers du Chantre de Smyrne. Mon Poëme ne périra point, & » ne fera point condamné aux ténébres,

I.

Jugemens fur Lucaia.

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On a outré également les louanges & les critiques, en parlant de la Pharfale.

Que penfer de l'enthoufiafine de Heinfius, qui difoit que Lucain eft à l'égard des autres Poëtes ce qu'un cheval fuperbe & henniffant fierement, eft à l'égard d'une troupe d'ânes, dont la voix ignoble décele le goût qu'ils ont pour la fervitude?

Les jugemens des Critiques du dernier fiécle font prefque tous auffi fufpects. On peut appliquer à Lucain ce vers de la Henriade.

Beaucoup en ont parlé, mais peu l'ont bien connu.

Une infinité de Critiques n'ont point ba lancé de décider que la Pharfale étoit fupérieure à l'Enéide. Ils ont arraché le fceptre poëtique des mains de Virgile pour le donner à fon foible rival. » Mais, dit M. » de Cafthillon, prodiguer auffi imprudem»ment de tels éloges à Lucain, n'eft-ce

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