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dit il, dans la memoire, amollissent (1) les dmes, & font perdre à la vertu tous ses nerfs.

Puisque les anciens Poëtes, beaucoup moins voluptueux que leurs successeurs, ont été regardés par des Payens féveres coinme des corrupteurs, nous ne devons pas être surpris de les voir condamnés par de sages Chrétiens. M. Bossuet qui les accuse de ne songer qu'à plaire, fait le pro. cès à un des plus sages, en disant que Virgile, (a) tantôt décrit en Vers inagnifiques le système de Platon sur l'Intelligence qui anime le Monde, & tantôt débite en beaux Vers le syftêine d'Epi. cure sur le concours fortuit des Atômes. Il lui est indifférent, ajoute M. Bossuet, d'être Platonicien ou Epicurien: il a contenté l'oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses Vers, & la vi. vacité de son expression: en voild allez pour la Poëfie. Le inéme M. Bossuet fait un crime à Boileau de la Satire sur les Femmes, & lui reproche méme celle sur l'Homme , l'accusant d'y dégrader l'Homme. Un Anglois a fait imprimer à Londres, depuis quelques années, un Ouvrage dont l'objet eft de prouver que les Poëtes sont les ennemis de la Raison & des Meurs. Le frere de Me. Dacier fit. imprimer en 1697 un Traité contre la Poëlie, qu'il intitula, De futilitate Poëtices.

Je crois devoir soutenir la cause d'un art qui fait tant d'honneur à l'esprit-humain; & pour suivre un ordre dans tout le bien & le mal qu'on en peut dire, je vais d'abord rapporter les raisons sur lefquelles les ennemis le fondent, pour prouver qu'elle est dangereuse, ou du moins frivole. Je répondrai à ces deux accusations, en avoüant qu'on peut les faire justement contre plusieurs

Poë. (1) Molliunt animos, & nervos omnes virtutis elidunt. (a) Traité de la Concupiscence.

Poëtes; mais qu'elles ne doivent jamais tomber sur la Poësie.

f. I. Premiere accusation contre la Poësie. Elle corrompt les eæuis par des peintures dan.

gereuses.

LES Poëtes, dit-on, avoüent eux-mêmes qu'ils ne peuvent plaire qu'en corrompant les cœurs:ce n'ett, a dit l'un d'eux, qu'à ces peintures dangereuses que les Vers doivent leur fortune.

Castum decet elle, pium, Poëtam
Ipsum; verficulos nibil necefe est,
Qui tum denique babent salern & leporem

Si fint molliculi, & parum pudici. Catulle. Ovide, dans l'Epitre qu'il adresse à Augufte pour se justifier, fait valoir cette même raison. On ne peut, dit-il , fe dispenser de parler d'amour: Virgile même, l'beureux auteur de votre Enéide, chante les amours d'Enée & de Didon ; & ce mor, ceau de fon Ouvrage est celui qu'on lit avec le plus d'ardeur.

Ille tuæ felix Æneidos aúčtor Contulit in Tyrios arma virumque, toros : Nec legitur pars ulla magis de corpore toto

Quam non legitimo fædere jun&tus amor. Trist. 1. 2.

Les Poëtes se font vantés d'avoir donné aux hommes les premieres leçons de la société & de la vertu: quelles vertus pouvoient annoncer leurs Divinités qui étoient les modéles de tous les cri. mes? La Junon d'Homere n'est pas fort respectable, quand elle prend la ceinture de Venus; & Homere ménage bien peu Mars & Venus dans le

récit

1

)

récit de leur avanture. Les Poëtes Bucoliques ne parlent que d'amour, & le Théatre d'Aihénes, dont on vante la pureté, ne fut-il pas souillé par un Aristophane?

Les Poëtes Latins furent non seulement plus voluptueux que les Poëtes Grecs; mais tous, ex. cepté Térence & Virgile, le donnerent une entiere licence. La liberté de leurs premiers spectacles fut appellée Fefcennina licentia. Aux obscénes Comédies de Plaute, succéderent les Mines, & ces jeux infames que le Prince (1) osoit autoriser de fa présence, comme Ovide le dit à Auguste. (2) Plus les Piéces composées pour ces jeux étoient criminelles, plus elles coûtoient d'argent au Préteur qui les achetoit: (3) la Tragédie elle-même fut infectée, comme le dit encore Ovide. Que d'impuretés dans Catulle, Horace , Martial, &c!

En quittant les Poëtes Payens, on devroit elpérer plus de pudeur dans leurs successeurs. Cependant qui choisiroit-on entre les Poëtes Chré. tiens fameux, pour aller plaider la cause de la Poësie devant Platon & Ciceron?

Pétrarque ne nous entretient que de son amour; combien de Sonnets pour nous répéter que rien n'est fi charmant que sa chere Laure! Si le Dante ne s'est pas amusé à des descriptions de tendresse, fon Poëne en est-il plus utile pour les meurs? il s'y livre tout entier à fa vengeance. Cet Ou. vrage, d'une nature bizarre, qu'il a intitulé, Co. médie de l'Enfer, du Purgatoire & du Paradis, & qui renferme de grandes beautés, est une Satire continuelle des ennemis de la faction qu'il avoit

em(1) Hæc tu fpe&afti , fpe&andaque fæpe dedisti,

Trist í 2.
(2) Tantaque non parvo crimina Prætor emit.
(3) Eft & in obscænos deflexa Tragoedia risus,

embrassée. Il n'épargne ni les souverains Ponti. fes, ni les Rois. Sa Béatrix moralise d'une maniere fort obfcure: & Virgile son conducteur ett tout ensemble Payen & Chrétien. Le Virgile ancien plaçoit à l'entrée des Enfers, & loin de l'Elisée, ceux qui avoient été homicides d'eux-mê. mes: celui-ci fait entendre que Caton a laissé à Utique fa dépouille mortelle, qui deviendra brillante au jour du Jugement. Les graves réflexions que l'Arioste met à la tête de chacun de ses Chants, perdent sous la plume de l'Arioste toute leur gravité.

Le Talle pouvoit bien dire comme l'Arioste, qu'il chantoit les Armes & les Amours, les Dames & les Guerriers, gli Armi', gli Amori, i Donne, i Cavalieri, io Canto. Que de descriptions amou. seuses dans un sujet chrétien! Sans parler de fon Renaud, quel est son Tancréde? Ce héros se vante de ne porter l'épée (1) que pour J. C. Ce. pendant quand il se trouve enfermé, il ne regret. te ni le camp des Chrétiens, ni la vue du Soleil, inais la vue de Clorinde qu'il appelle son vrai soleil. Le Tasse devoit se contenter de remplir d'amour la Poësie Pastorale, & respecter davantage la Poësie Epique.

Il est inutile de s'arrêter à nos Poëtes l'rançois. Comment toutes nos Muses ne seroient. elles pas dévouées à l'amour, puisque notre Melpoméne en est presque inséparable, & que nous pouvons bien appliquer à notre Tragédie ces Vers d'Ovide sur la Tragédie Latine: Omne genus fcripti gravitate Tragedia vincit:

Hæc quoque materiam semper amoris babet.

Que

(1) Quel Tancredi io sono, ch' il ferro cinse. Per Chrifto sempre, è fui di lui campione.

Que diroit Ciceron s'il se trouvoit parmi nous à ce spectacle, où l'on exécute en Musique une -bizarre espéce de Tragédie; & si après avoir en. tendu répéter tant de fois que la jeunesse doit profiter du printems, & que la sagesse est ennuyeuse, il voyoit enfin danser des vieillards, chantant ces paroles fi peu convenables à l'âge des réflexions: Pour le peu de bon tems qui nous reste,

Rien n'est si funeste
Qu'un noir chagrin , &c.

Ce seroit bien alors, qu'étonné d'entendre à tout âge prêcher la même morale il s'écrieroit. O præclaram emendatricem vitæ Poëticam! O la belle reformatrice des maurs que la Poësie! Il faisoit cette exclamation, en trouvant dans une Comédie cette maxime: L'Amour est le plus grand des Dieux; & il ajoutoit: Il faut bien pardonner ce désordre la Comédie, sans quoi l'on n'en auroit point. Ce mot de Ciceron dispense de parler des Comédies : on voit assez de quelle morale elles sont remplies. $. II. Seconde accusation contre la Poësie. Elle courrit l'esprit de Fables & de Fixtions

frivoles.

QUAND la Poësie, disent encore ceux qui la mé. prilent; ne seroit pas dangereuse pour les meurs, elle feroit toujours frivole, puisqu'elle ne cher. che son merveilleux que dans les Fables. Le men. fonge & les vers, de tout tems font amis. Ce Vers de la Fontaine est conforme à ce que les Anciens ont pensé.

Socrate (a), s'entretenant avec ses amis le jour de fa mort, leur disoit , qu'obéillant à des infpi

rations (a) Platon dans le Phedon.

AS

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